"Pour les Américains, Internet doit être libre"

Par 30 mai 2011
Frédéric Tardy

L'Atelier a demandé à Frédéric Tardy, responsable de la cellule US, son avis sur la perception de l'e-G8 outre-Atlantique. Principal écho : un désaccord sur les modes de résolution des problèmes.

L'Atelier : En marge des grands acteurs comme Facebook qui ont fait le déplacement, les Américains étaient-ils bien représentés au forum ?

Frédéric Tardy : Oui, l'événement n'a pas du tout été boycotté. On aurait pu croire qu'un certain nombre aurait pu le faire en se disant que le président français reprend le web à son compte à des fins politiques. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. En même temps, beaucoup d'entreprises avaient raison d'être là dans une optique d'affaires.

Et ceux qui étaient présents étaient plutôt emballés. Je n'ai noté qu'une réaction négative, celle de John Perry Barlow, président de la Electronic Frontier Foundation, qui a dit ne pas comprendre l'intérêt de réguler le web et le droit d'auteur.

Pas de divergence majeure d'opinion, alors ?

Si, évidemment. Dont une de taille : la grande différence entre les Américains et les Européens, c'est que les premiers ne souhaitent pas une régulation, mais préfèrent résoudre les problèmes via le plan technique. Je prends l'exemple d'Eric Schmidt, qui s'est montré partant pour protéger le droit d'auteur, mais sans légiférer. Pour lui, il suffit de développer la technologie qui permettra à YouTube de repérer quand il y a un problème de droits, ou quand il n'y en a pas.

L'approche française leur semble étrange. Selon eux, il faut laisser les start-up faire leur travail. S'il faut civiliser Internet, cela ne se fera pas par le processus législatif. Regardez Mark Zuckerberg (de Facebook, NDLR) : il est conscient qu'il y a beaucoup d'enfants de moins de 13 ans qui fréquentent sa plate-forme. Plutôt que de la fermer, il est du coup partant pour la leur ouvrir, mais en faisant de l'auto-régulation. En résumé, je pourrais dire que pour les Américains, il ne s'agit pas d'ignorer les problèmes, mais ils veulent trouver eux-mêmes les moyens de les résoudre. Ce qui est important, c'est qu'on ne touche pas à l'écosystème, encore très récent. Il s'agit vraiment là d'une différence culturelle.

Comment a été perçue ce désaccord côté français ?

Eh bien, on peut dire que pour les Américains, l'Internet doit être libre. Alors que pour les Français, il faut le protéger par des lois. Frédéric Mitterrand a ainsi rappelé qu'il n'y a pas de création sans rémunération. Or pour les premiers, ceci est un faux prétexte pour protéger les dinosaures qui gagnent de l'argent sur les auteurs. Pour eux, les artistes peuvent désormais produire à coût faible, c'est leur talent qui fera la différence. Je dirais qu'outre-Atlantique, on pense que l'on est dans une économie dans laquelle chaque personne peut percer grâce à son talent.

Est-ce que cette différence culturelle s'est aussi ressentie en ce qui concerne l'écosystème de l'innovation ?

En effet, pour les Américains, il est nécessaire de disposer d'une économie qui permette d'avancer rapidement. Et qui passe donc par un environnement législatif et fiscal flexible. Mais sur ce point, les start-up européennes étaient d'accord, elles veulent qu'on les aide à y parvenir par ce biais.

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