AT&T rachète Bell South : renaissance d’un géant de la téléphonie aux USA. Pour le bénéfice du consommateur ?

Par 17 mars 2006

C'est la nouvelle du mois de mars : le rachat de Bell South par AT&T, s'il est autorisé par les autorités, secoue le monde de plus en plus petit des opérateurs américains. Et l'affaire a de quoi...

C’est la nouvelle du mois de mars : le rachat de Bell South par AT&T, s'il est autorisé par les autorités, secoue le monde de plus en plus petit des opérateurs américains. Et l’affaire a de quoi faire du bruit.
 
D’abord, par la taille, la rapidité et l'ampleur de l’opération. En effet, il y a à peine un an que SBC a racheté AT&T, pour 16 milliards de dollars, et en a repris le nom. La fusion est à peine digérée. Les deux marques sont encore en pleine campagne promotionnelle pour fêter leur rapprochement. Avec une très belle promesse : « Your World, delivered », qui s’étale en grand sur les murs de San Francisco (et de toutes les grandes villes du réseau de couverture de la compagnie), et une déclinaison qui intègre l’ensemble des nouveaux médias Internet : blog, podcast….Contribuant d’ailleurs largement à répandre ces nouveaux usages auprès du grand public américain.
 
Le rachat de Bell South par l’ex-SBC devenu AT&T est une opération d’une autre ampleur que la précédente. Il a fallu débourser 67 milliards de dollars en actions, et s’engager à assumer les 22 milliards de dollars de dettes de Bell South. Pour constituer un groupe qui réalise 100 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2005, compte prés de 300 000 employés, 70 millions de lignes locales, 54 millions d’abonnés mobiles, 10 millions d’abonnés haut débit. Et l’intégration totale au sein du nouveau groupe de Cingular, premier opérateur mobile américain.
 
En quelques jours, c’est le plus gros opérateur télécom au monde qui vient de se constituer. Une entreprise qui pèse 166 milliards de dollars de capitalisation boursière, contre environ 50 milliards pour France Télécom par exemple. Pourtant, cet opérateur est un opérateur domestique ! Son marché : le marché américain. Et encore, pas tout le marché américain ! Car c’est une des spécificités locales : les Etats-Unis sont restés très fermés aux opérateurs étrangers, hormis la tentative en cours de TMobile, l’opérateur allemand, dans la téléphonie mobile.
 
Mais cette fusion est aussi un sursaut de l’histoire. Souvenons-nous. C’est un géant des télécommunications : American Telephone and Telegraph Company : ou AT&T. Créée en mars 1885 à New York, la compagnie est une filiale à 100 % de Bell Telephone Company, un des inventeurs du téléphone. Et ce sera un des plus grands monopoles américains, comptant plus d’un million d’employés. Aussi baptisé Ma Bell (Mama Bell) pour la distinguer de son réseau de filiales locales composé alors de 24 « baby Bell ». Ce réseau sera démantelé au moment de la dérégulation qui sera décidée le 1er janvier 1984, donnant naissance à une multitude de compagnies téléphoniques à la couverture locale.
 
22 ans après, c’est ce démantèlement, qui a largement fait office de dérégulation, qui est remis en cause. Avec le rachat de South Bell, le nouvel AT&T retrouve sa place de leader. Et les « baby bell » restantes ne sont plus que trois : AT&T, Verizon (qui pèse 99,2 milliards de dollars) et Qwest, plus un opérateur longue distance majeur, Sprint. De « beaux bébés ». Le secteur est donc pratiquement reconsolidé, pour faire face aux investissements colossaux qui doivent permettre au marché américain de rattraper son retard sur le reste du monde.
 
Mais est-ce un bien pour le consommateur ? C’est à espérer. En effet, la dérégulation aux Etats-Unis connaît bien des difficultés et la concurrence ne s’y est pas encore exercée au profit du consommateur. Cette reconsolidation était devenue inévitable pour permettre au secteur d’investir suffisamment pour faire face à la montée en puissance des câblo-opérateurs (dont Comcast) et des technologies Internet. Avec l’espoir de voir se développer enfin aux Etats-Unis des services d’accès Internet à haut débit de qualité, à un prix compétitif (de ce côté, la France est beaucoup mieux positionnée), et des services de téléphonies mobiles efficients, intégrant de plus en plus de données. Autre secteur sur lequel les Etats-Unis sont très en retard.

La leçon de l’histoire est intéressante. En démantelant AT&T en 1984, les pouvoirs publics américains pensaient favoriser la concurrence et les consommateurs. Le secteur, atrophié, n’a pas eu la capacité d’investir et le pays a pris un retard considérable. En se reconsolidant, la porte est à nouveau ouverte aux investissements. A défaut d’améliorer la concurrence, et de faire diminuer les prix dans un premier temps, elle favorisera la qualité de service, qui fait cruellement défaut. Au pays des nouvelles technologies et de l’Internet, on pourra peut-être enfin surfer à haut débit….Quant à la baisse des prix, elle viendra probablement de la concurrence que vont se livrer opérateurs telecom et câblo-opérateurs. Mais il va encore falloir attendre un peu. N’avait-on pas compris cela en France il y a déjà quelques années ?
 
Dominique Piotet
A San Francisco pour l’Atelier
 
(Atelier groupe BNP Paribas - 17/03/2006)

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