Automobile : tout est donné(e)s, la face cachée de la gratuité.

Par 30 décembre 2015
Franck Cazenave

Franck Cazenave pose la question des modèles économiques à venir de la voiture connectée. Breaking news : les données auront bien leur mot à dire !

Franck Cazenave est expert big data et automobile. Il a publié en 2014 un ouvrage « Stop Google », paru aux éditions Pearson, qui met en exergue s’interroge sur l’hégémonie d’un Google à l’aune de l’automobile. Et rappelle – de manière salutoire ? – que rien sur Internet n’est gratuit. Nous l’avons reçu dans le cadre de l’émission L’Atelier numérique de François Sorel, sur BFMBusiness. On en profite pour faire le point sur la gratuité de nos données, et l’enjeu qu’elles représentent dans nos véhicules à venir.

Sur Internet, rien n’est gratuit, rappelez-vous, dans votre ouvrage, « Stop Google ». Le gratuit est payant...

Franck Cazenave : Oui, d’une certaine manière, c'est payant. En ayant recours à des services gratuits, de messagerie, par exemple l’email, on abandonne des données à des fournisseurs de services. Si vous parcouriez les conditions d’utilisation de Gmail, il est bien dit que Google scanne vos emails et les utilisent. Sont exploitées ces informations afin de proposer des services. Vous payez en fait l’abandon de vos données, et même l’abandon de la confidentialité de vos communications. Quand Google utilise ces données, c'est un peu comme si votre facteur prenait un courrier qu’il allait mettre dans votre boîte aux lettres. Il l’ouvre, le lit, ie photocopie pour l’archiver, mais aussi pour l’utiliser pour vous proposer d’autres services. Grâce à ce courrier, c’est comme s’il vous mettait dans votre boîte aux lettres d’autres courriers, mais commerciaux. Google se rémunère donc grâce à des annonceurs qui payent de la publicité, ciblée grâce aux données collectées sur les individus.

On pensait à L’Atelier numérique que Google ne scannait que certains mots clés dans nos mails et que, somme toute, la confidentialité des mails était préservée.

Non, je vous invite à lire les conditions de confidentialité de Google. Et il y a d’ailleurs la loi numérique proposée par Axelle Lemaire qui a fait l’objet d’un débat public avant venue au Parlement, l’année prochaine. Dans un article, la Secrétaire d’État propose la confidentialité des emails. C'est justement pour répondre à cette problématique. Il existe de nombreux fournisseurs d’emails, de services de messagerie qui utilisent bel et bien le contenu des emails pour mieux connaître le goût des individus, et ce, pour une publicité ciblée.

Sur Gmail, l’aspect confidentiel du mail n’existerait pas ?

Oui, à partir du moment où on scanne vos données, pour le service. Mais ça ne signifie pas Pour cibler de la publicité, le contenu de vos emails. Sont scannées au besoin les pièces jointes.

Pour autant, Franck Cazenave, avez-vous recours à une autre adresse que dispensée par Gmail ?

Oui, j’ai une autre adresse. Ce n’est pas très à la mode mais la Poste, par exemple, vous garantit la confidentialité.de vos courriers et communique énormément là-dessus, depuis un certain temps. On revient en fait à la confidentialité d’un message délivré par le facteur.

Mais y revient-on vraiment ? Pas sûr encore, parce que les modèles de business comme Google sont très forts. Gmail représente quelque 500 millions d’utilisateurs dans le monde. C'est colossal. Mais avec la loi numérique, notamment sur la question de la confidentialité des données, le débat devient public.

Dans votre ouvrage « Stop Google », vous allez encore plus loin. Vous dites que Google, non content de dominer déjà le monde digital, serait en train de s’attaquer au monde réel, et que la voiture, dans cette bataille de la conquête du monde réel, serait le saint Graal.

Tout à fait. Avant même le lien avec le monde réel, avant la voiture, c'est déjà le smartphone. Ce que j’explique dans mon livre est que le smartphone est un véritable aspirateur à données personnelles, dans la mesure où vous êtes géolocalisés en permanence. Ce qui permet de savoir où vous êtes, ce qui vous intéresse, et donc, de cibler les informations valorisables. La voiture est, elle, le deuxième objet clé de la mobilité, grâce au smartphone des individus. Et c'est ce qui intéresse Google : être dans la mobilité et au-delà de la mobilité, devenir le Booking du monde réel, à savoir l’intermédiaire entre les consommateurs et les points de vente.

Aujourd'hui, Google capte 10% du marché mondial de la publicité grâce à nos données. Il peut cibler des publicités. C'est plus de 50 milliards de dollars du marché de la publicité, captés par Google.

Mais il existe un marché plus phénoménal que celui-là : c’est-à-dire, vous guider vers un commerçant pour un achat déterminé. Et dans ce cas-là, Booking prend 20% des chambres d’hôtel que vous réservez sur sa plateforme. Google pourrait prendre un pourcentage sur vos achats, parce qu’il vous aurait amené sur ce lieu de consommation. Et c'est justement là où la voiture est très intéressante. Et pour cause, il y a 1,4 milliards de voitures dans le monde. C’est le premier moyen de transport utilisé par les individus, à la fois pour se rendre au travail, mais aussi pour faire des courses, aller sur des lieux de consommation et aussi de loisir. Etre l’intermédiaire est ce qui intéresse Google. Ca va se faire en plusieurs étapes. La première : Android va devenir la plateforme dans l’automobile pour connecter les voitures, grâce à Android Auto. Google proposera donc des services liés à la cartographie, dont Google Maps et aussi Waze, qui appartient à Google.

Plusieurs années après le rachat de Waze, on comprend bien l’intérêt stratégique de la cartographie. La cartographie est ce qui nous permet de comprendre ce qui nous entoure, de décider où on va aller. Aujourd'hui, on n’utilise plus des cartes Michelin papier. Nous utilisons tous notre smartphone. Soit on utilise notre smartphone dans la voiture, soit la cartographie présente dans la voiture. Waze ou Google Maps dispensent de l’info trafic en temps réel très pertinente au même titre que d’autres services payants, comme Coyote. Et dans un dernier temps, grâce à Android Auto, on va pouvoir retrouver ce qu’il y a sur smartphone, directement sur l’écran de la console centrale de la voiture. Et c'est la prochaine étape.

Parmi ces services de navigation, les constructeurs automobiles n’ont-ils pas leur mot à dire ? Vous citiez, dans « Stop Google », le cas de Navteq qui travaille depuis de nombreuses années avec beaucoup de constructeurs. Comment ces constructeurs automobiles comptent-ils répliquer ?

Navteq a mis en place Here qui appartenait à Nokia et a été racheté par un consortium Audi, BMW et Daimler. Les constructeurs automobiles ont pris conscience de la valeur de la cartographie et ont racheté l’acteur numéro 1 de la cartographie des véhicules. Here représente 80% de la cartographie des véhicules commercialisés, aujourd'hui. Ils ont donc réagi. Le problème est que d’un côté, Here fait payer des licences aux constructeurs et d’un autre côté, 35 marques automobiles ont signé avec l’association Open Alliance Automotive de Google. Et ces 35 marques vont mettre Android Auto sur leur véhicule. A savoir que les applications sur smartphone vont être disponibles sur l’écran du véhicule.

La question se pose : pour un constructeur, soit vous achetez une licence qui vous coûte plusieurs dizaines d’euros, soit demain, avec Android Auto, ce sera le consommateur qui décidera quelle cartographie il va utiliser. Ce qui peut être aussi une économie pour des constructeurs. On s’en remet au consommateur pour le choix.

 

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