Avignon : le verbe prend un corps de chair dans l’enfer numérique des vivants

Par 07 juillet 2011
Image affichée sur le site du Festival d'Avignon, © Frédéric Nauczyciel

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu » (1). Avignon, c’est Dieu ? Vilar qui incarne le mot théâtre est le dieu d’Avignon ? Avignon durant son festival, c’est l’incarnation du verbe, la mise en chair du mot.

Avignon, il faut le rappeler, était la résidence du Pape Clément V. Une ville religieuse bien avant lui, avec ses couvents, ses chapelles, ses cloîtres. Le Cloitre Saint Louis est ainsi devenu le centre administratif de l’Avignon officiel et un hôtel. La Chapelle du Verbe Incarné (2) est devenu Théâtre du verbe incarné.

Et Jan Karski (mon nom est une fiction), une pièce sur le message incarné, le message fait homme, l’homme qui doit trouver les mots pour incarner la fin de l’humanité, la défaite de notre civilisation, l’abandon définitif de ses valeurs, là, en 1942, en Pologne. Et puis c’est aussi « La mastication des morts » (3) dans l’écrin de la Chapelle Sainte Claire. Chapelle où Pétrarque (4) remarque Laure de Sade, aïeule du marquis qui incarne le plaisir de faire souffrir. Chapelle où Nicolas Heredia se dissocie pour porter beau le verbe de morts créés par Patrice Kerman. Un Patrice Kerman qui rappelle que « La question de la Shoah (…) constitue (…) le noyau dur et secret » de son écriture.

Pourquoi ? « Que peut-on écrire après une coupure historique et philosophique aussi radicale, aussi irréconciliable? Quelles formes sont encore possibles? Quelles figures inventer? … Moi, j’ai choisi de faire parler les morts. » (5) Faire parler les morts dans l’enfer des vivants, il fallait oser (6). Mais faire parler pour qui ? Pour l’élite oublieuse des grands auteurs, selon Saint Fabrice Luchini ? Pour le peuple, répond le ministre de la culture (7) s’en référant à Jean Vilar, dieu d’Avignon quant Avignon incarne le théâtre qu’il incarne ?

L’élite, qui rappelait Bernard Stiegler durant le Forum d’Avignon en novembre 2010 (8), rassemblait à l’origine les amateurs-acteurs des Arts : les amateurs de musique pouvaient jouer ce qu’ils entendaient au piano, les déambulateurs de musées pouvaient reproduire les tableaux qui y étaient accrochés. Tout cela, avant que la société de consommation (radio et TV), incarnant le mass media ne transforme le public en audience (9). Le numérique pourra t-il faire la synthèse entre culture de masse et réappropriation des arts par ses publics ? Le numérique à Avignon ? Par instants fugaces, mais pas encore de mise en flux systématique de ses spectacles biens en chairs, mise en flux qui seraient pourtant un des avenirs du spectacle vivant.

(1) Prologue de l'évangile selon Jean par Augustin Crampon (rédaction: 1864; édition: 1894), rappelle Wikipedia France
(2) http://www.verbeincarne.fr/fr/
(3) http://www.theatredeshalles.com/LES-SPECTACLES/ete/134-La-mastication-de...
(4) http://fr.wikipedia.org/wiki/Pétrarque#Rencontre_avec_Laure
(5) http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/La-Mastication-des-morts/...
(6) « Avignon, c'est l'impie Babylone, l'enfer des vivants », in http://www.universdelabible.net/bible-et-histoire/histoire-du-christiani...
(7) http://www.lefigaro.fr/culture/2011/07/06/03004-20110706ARTFIG00684-fred...
(8) http://www.forum-avignon.org/en/bernard-stiegler?year=2010
(9) http://www.journal-laterrasse.fr/avignon/article_desc.php?men=9&id_art=32

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