Les “bagnards” du journalisme existent-ils ?

Par 26 septembre 2010
Deux bagnards cassant des pierres

Quand on aborde la question de l’avenir du journalisme avec des experts, ceux-ci sont souvent pessimistes. A les lire, les journalistes vivent en ce moment un appauvrissement de leur métier, comme cela est arrivé aux ingénieurs informaticiens il y a quelques années, et aux artisans avant eux. Ces derniers sont devenus ouvriers, se concentrant sur des tâches simples, demandant moins de savoir-faire et permettant d’aller plus vite, tandis que les ingénieurs deviennent développeurs. Les ouvriers assemblent des écrous tandis que les seconds sont de plus en plus amenés à programmer à la chaîne, alignant les lignes de codes.

Pour les journalistes, la même chose se préparerait donc, avec en figure de proue : le "journalisme web". A lire les experts évoqués plus haut, des hordes de jeunes journalistes y produiraient des dépêches à la pelle, délaissant l’analyse et oubliant toute vérification de l’information. Ces travailleurs du Net et les médias qui les emploient seraient donc coupables d’avoir laissé le métier s’appauvrir au point qu’on puisse aujourd’hui sérieusement envisager de les remplacer par un ordinateur perfectionné (Cf. L’ère des robots journalistes, paru dans Le Monde). L’article fait d’ailleurs référence aux travaux de Francisco Iacobelli dont nous avions parlé sur L’Atelier.

La réalité s’avérant parfois un peu différente des sombres tableaux que brossent les experts, Alice Antheaume, qui anime le blog W.I.P. (Work In Progress) a voulu en avoir le cœur net et a effectué un sondage auprès des "forçats de l’info" (d’après un article du Monde paru en mai 2009). Même si l’auteur reconnaît que le sondage n’a pas été effectué selon des critères scientifiques rigoureux, on peut estimer qu’avec 240 répondants, les résultats sont relativement fiables. Ils sont en tout cas éloquents : s’ils confirment une partie des idées reçues sur les journalistes web, ils en démentent tout autant.

Commençons par les confirmations : il est vrai que ceux qui exercent sur Internet sont jeunes : 60% ont moins de 30 ans et à peine 8% en ont plus de 40. Il est vrai aussi que les salaires n’y sont pas mirobolants et dépassent rarement les 2500 € mensuels. 16% des personnes interrogées affirment même gagner moins de 1000 € par mois. Par ailleurs, une grosse majorité de ces travailleurs de l’info ne possède pas de carte de presse, marquant un fossé avec le reste de la profession.

Passons aux contre-vérités à présent. Premièrement, les travailleurs du web ne sont pas tous journalistes. Même si ceux-ci représentent la catégorie professionnelle la plus nombreuse (près de 40%), on y trouve aussi des développeurs, des community managers, des producteurs de contenu vidéo, des chefs de service, etc. La variété des métiers y est donc aussi importante qu’elle ne l’est dans les médias traditionnels. Leur position n’est pas non plus précaire qu’elle ne l’est dans le journalisme en général. 60% des personnes interrogées bénéficient en effet d’un CDI, et presque 15% d’un CDD. Finalement, ils ne sont que 6% à être pigistes. Pour comparaison, ce chiffre frôlait les 20% dans l’ensemble de la profession en 2005. Les horaires ne sont pas non plus très différents de ce qui fait ailleurs, et si près d’une moitié des journalistes interrogés admet travailler le weekend, cela se fait sur la base du volontariat et s’accompagne d’augmentation des revenus.

Des différences existent donc, mais elles tiennent plus à la spécificité d’Internet en tant que média d’information qu’à l’existence de "journalistes de seconde classe". De la même manière, un journaliste radio et un reporter d’images travailleront différemment sans qu’il vienne à l’idée de qui que ce soit d’établir une hiérarchie entre l’un et l’autre.

Libérés de leurs chaînes, les "forçats du web" ont cependant encore beaucoup à faire pour prouver aux experts comme au grand public qu’ils méritent leurs lettres de noblesse.

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