#BigData : « Le public doit militer pour sa propre liberté »

Par 10 mars 2016
Mots-clés : Smart city, big data, Europe
Xavier Diab, rencontré au Big Data Paris 2016.

Les compteurs d'eau, d'électricité ou de gaz sont voués à devenir de plus en plus connectés. Mais que faire des données récoltées ? Réponse avec Xavier Diab, directeur informatique chez M2ocity.

Selon les estimations, nous serons cinq milliards de citadins sur Terre d’ici 2030. Les consommations d’énergies vont augmenter d’autant plus et l’optimisation sera de mise. Tant dans le secteur public que privé, la collecte et l’analyse des données pourront s’avérer utiles pour réduire les coûts et l’impact environnemental.

C’est au salon du Big Data Paris 2016 que nous avons rencontré Xavier Diab, DSI de M2ocity. Cet opérateur de télécommunication est spécialisé dans le télérelevé des compteurs d’eau et de gaz. Ce système, mis en place par la collectivité ou en option lors d’un abonnement à Véolia, permet à chaque usager de récupérer les data sur sa consommation énergétique et d’en tirer les conclusions nécessaires. Pour optimiser sa consommation à titre privé ou pour mieux connaître le fonctionnement d’une ville, ce genre d’outils pourrait bien devenir indispensable à la Smart City. Erdf a déjà Linky, son compteur électrique intelligent. Sur le marché de l’eau, on trouve aussi SigFox et LoRaWAN. Entretien avec Xavier Diab sur le marché de la donnée domestique, qui peut s’avérer autant utile que risqué.

Les opérateurs de télérelevé collectent des données qui peuvent être liées à des foyers. Comment arrivez-vous à travailler efficacement malgré les lois pour la protection de la vie privée ?

Certaines barrières légales nous empêchent d’exploiter les données comme on le voudrait. Idéalement, nous aimerions proposer aux consommateurs de bonnes pratiques basées sur leur consommation personnelle, comme de faire tourner leur machine à laver à un autre moment, mais c’est pour l’instant impossible.

En effet, l’opérateur n’est pas propriétaire de la donnée, mais il peut la transmettre à un portail d’accès. Nous sommes en train de réfléchir à la mise en place d’un portail où le client, s’il le souhaite, renseignerait un formulaire avec ses données privatives – qui resteraient évidemment cryptées et jamais transposées chez nous. A partir de ce moment-là, on serait effectivement en mesure de lui dire que sa consommation n’est pas optimisée et lui proposer des solutions pour lui faire gagner de l’argent.

Crédit : M2ocity

Que font les opérateurs des masses de données amassées au fil du temps ? Est-ce pertinent de les ouvrir au public ?

Pour une question de respect de la vie privée et de sécurité, nous refusons de faire de ces données des open data. Mais pour aller plus loin, nous avons eu l’idée de les croiser à des données statistiques comme celles de l’INSEE. Beaucoup d’entre elles sont ouvertes comme le trafic urbain, la météo, les données sur l’emploi, les niveaux de catégories socio-professionnelles par quartier, etc. Nous pouvons donc croiser les informations que nous collectons avec celles-ci afin de demander à des boîtes noires d’analytics de nous calculer des tendances et des comportements. A partir de cela, nous dégageons des conseils qu’on pourrait potentiellement apporter aux villes. Ces choses-là sont sans risque pour l’usager final.

Par exemple, nous sommes en mesure de déterminer l’heure à laquelle la majeure partie des gens se douchent dans une ville – c’est-à-dire tôt le matin – grâce au débit des compteurs d’eau. Avec l’analytics, on pourrait détecter l’heure moyenne à laquelle les gens se lèvent par quartier pour donner des conseils aux villes ou aux opérateurs de transports publics afin d’organiser les horaires de transport de manière optimale. C’est une logique environnementale, d’optimisation et de réduction de coûts.

Ce genre d’innovation ne pourrait-il pas mener à des dérives malgré la protection des données personnelles ?

Techniquement, tout est possible. La preuve : l’état impose aux fournisseurs d’accès à internet de stocker l’historique sur cinq ans des navigations de chaque usager et de le rendre disponible à la justice sur simple demande. A partir du moment où l’état a le pouvoir d’émettre ce genre de décret, on ne peut pas faire grand-chose.

Chez M2ocity, nous nous refusons totalement à disposer d’informations sur les abonnées. Grâce à cela, nous éviterons, si cela doit se produire, d’être confrontés à une demande de ce type. Nous connaissons le numéro de compteur d’eau, mais nous ne voulons rien savoir de celui qui consomme. C’est à nous d’être vigilants, mais aussi au public. Il ne peut pas déléguer sa vigilance à des organismes privés. Il doit être, selon moi, un tant soit peu militant de sa propre liberté.

Pensez-vous que demain, toute donnée urbaine fera l’objet d’une collecte et d’une analyse ?

Oui, c’est l’avenir. Mais c’est surtout dans le sens de l’histoire. Demain, j’espère que tout sera mesuré dans le but d’optimiser les choses, parce que cela fait sens. Tant qu’il y a un vrai bénéfice pour l’usager, bien sûr. Par exemple, certaines villes ont déjà adopté des points d’apport volontaire avec des capteurs de niveau pour perfectionner les tournées de ramassage (le travail de la société BigBelly – ndlr) et réduire la consommation en CO2 des véhicules et, ainsi, instituer des bonnes pratiques.

Dans deux, trois ans, on aura de vraies mouvances d’optimisation et d’ici cinq ans, on n’ouvrira plus un bâtiment en France sans qu’on ait déjà préétabli toute une série de bonnes pratiques qui permettent d’optimiser la consommation énergétique et l’usage. Aujourd’hui, on a toutes les capacités pour collecter les données, pour les exploiter correctement, les analyser et fournir de vraies solutions. La seule question que nous pourrions nous poser est donc : « pourquoi s’en priver ? »

Mentions légales © L’Atelier BNP Paribas