Au coeur des élections américaines du 2 novembre : télévision et informatique... pour la nuit la plus longue.

Par 05 novembre 2004

L'Atelier a eu la chance d'être invité cette année par CBS News - l'une des trois plus importantes chaînes de télévision américaine avec CNN et ABC - pour suivre ''de l'intérieur'' et en direct...

L'Atelier a eu la chance d'être invité cette année par CBS News - l'une des trois plus importantes chaînes de télévision américaine avec CNN et ABC - pour suivre "de l'intérieur" et en direct la nuit des résultats des élections américaines. Et quelle nuit...
Le présentateur : Dan RatherLe décor de cette soirée est sobre et efficace. Le pragmatisme à l'américaine est de mise. La scène principale est le plateau du journal télévisé, à peine relooké pour l'occasion. Le présentateur vedette de la chaîne, Dan Rather, sera le maître de cérémonie pour une des plus longues soirées électorales de l'histoire des Etats-Unis. Entouré de quatre journalistes, le présentateur va assurer pendant 11 heures d'affilée l'un de ses plus long talk show en direct sans interruption. La pause la plus longue durera a peine 7 minutes : le temps de réajuster le maquillage des animateurs. A plus de 70 ans, Dan Rather va une fois encore démontrer son professionnalisme. A côté se trouve le studio. Le réalisateur de l'émission, Eric Shapiro, va mener de main de maître le ballet des caméras, le lancement des journalistes, l'apparition des résultats. Il gère près de 15 cameras sur le plateau, et près de 10 sites connectés en direct sur tout le territoire américain, de Washington à la Californie. Dans ce studio étroit, près de 30 personnes s'affairent pour produire l'émission, et aider Eric Shapiro et Dan Rather à conduire la soirée. Le président de CBS en personne est aux côtés du réalisateur et, pendant toute la nuit, prendra et assumera les décisions importantes. Et il y en aura... L'analyse informatique des résultatsEnfin, ce décor ne serait pas complet sans l'héroïne invisible et incontournable de cette soirée : la salle informatique, placée juste à côté du studio. C'est de là que vont venir tout au long de la soirée les données qui seront analysées a l'antenne et commentées par les journalistes. C'est elle qui fournit les résultats, et va transformer des données brutes en graphiques diffusables à l'antenne. Pour éviter les errements de l'élection de l'année 2000, CBS a voté de très gros investissements dans ce domaine. Cette année, toutes les chaînes de télévisions sont alimentées en résultats par une seule et même source de données, fournie par un prestataire unique : la société ERM. C'est dans le traitement de cette donnée brute qu'intervient l'informatique de la chaîne. CBS a investi près de 10 millions de dollars pour accélérer le processus de traitement et permettre une diffusion plus rapide et plus claire de résultats fiables. Joey Heraghtey et Chuck Molyneaux règnent sur une équipe qui a mobilisé jusqu'à une centaine de personnes. Les données recueillies auprès d'ERM sont rapatriées dans 6 serveurs géants, rebaptisés Earth (la terre), où elles vont être stockées et analysées. Six ordinateurs de forte capacité vont les analyser en fonction de six modèles d'analyse statistiques différentiels. Une équipe de statisticiens va décortiquer en direct ces modèles jusqu'à estimer que les données sont fiables. Elles seront alors transformées automatiquement en graphiques pré formatés, diffusables instantanément a l'antenne. Ce système devait permettre à CBS de gagner de 3 à 4 minutes sur la diffusion des résultats par rapport a ses concurrents. Au total, aux moments les plus critiques, CBS aura près de 7 minutes d'avance sur les autres grandes chaînes dans l'annonce de résultats fiables. Et le résultat est bluffant. Pourtant, malgré cette organisation bien huilée, cette soirée ne va pas se dérouler comme prévu. 23 heures 40 : la Floride est gagnée par Georges W. Bush Tout le monde est détendu quand Dan Rather prend possession du plateau, vers 18h30, pour entamer la soirée a 19h. Les résultats s'annoncent très serrés, et personne ne s'avance sur un pronostic. Les répétitions des jours précédents ont préparé les différents scenarii. La soirée est programmée jusqu'à deux heures du matin. Dès 19 heures, les premiers résultats tombent avec la régularité d'un métronome. Tout le monde s'attend à un résultat serré en Floride. Sans surprise, le résultat fiable ne tombera qu'a 23 heures 40. La Floride avait fait basculer l'élection en 2000, retardant les résultats définitifs de près de 30 jours... La fiabilité du résultat de la Floride, gagnée par Georges Bush, rassure les analystes et les journalistes. Le plus dur semble passé. Mais rien ne permet encore de savoir qui sera le gagnant. L'Ohio va-t-il être à l'origine d'un nouveau 2000 ? Pourtant, depuis 23 heures, l'absence de résultats fiables dans l'Ohio suscite de l'inquiétude. Le président de CBS est déjà intervenu deux fois de façon vigoureuse auprès des statisticiens et des informaticiens pour qu'ils fournissent des données. Mais les six modèles d'analyse fournissent des résultats contradictoires, et l'écart entre les deux candidats (à peine 150 000 voix sur près de 5,5 millions d'électeurs) est trop faible. Au fur et a mesure que les résultats des autres Etats vont tomber, et que l'écart entre les deux candidats va se resserrer jusqu'à être de 249 pour Bush contre 242 pour Kerry à 2 heures 40, le suspens et la tension montent. D'autant que Fox News a annoncé que l'Ohio passait à Geroges Bush.... Dès 1 heure du matin, le président de CBS a fait annuler toutes les émissions jusqu'a 6 heures du matin. Dan Rather ne décollera pas de son siège avant qu'il y ait un gagnant ! A 2 heures 10, on sait que les résultats officiels ne seront pas connus dans la nuit. Et le cauchemar de 2000 réapparaît, avec ces recomptages interminables et cet arrière goût amer d'une démocratie un peu grippée, incapable d'élire clairement son président. Dan Rather tempère les analystes, mais le ton n'y est pas vraiment. La polémique est relancée avec l'apparition très brève à 2 heures 20 du colistier de John Kerry, le Sénateur Edwards. Brève mais explicite allocution : "Chaque voix sera comptée". On se dirige vers un nouveau 2000. Pourtant Dan Rather reprend assez vite le dessus en mettant en avant l'importance de l'écart de voix entre George Bush et John Kerry. Bush l'emporterai de 51% contre 48% pour Kerry. Dès lors, la légère avance de Bush en Ohio se transforme en une perspective de victoire. L'exercice se corse, et il faudra bien de l'habileté pour "le dire sans le dire". La problématique : annoncer des résultats incertains ou ne rien dire? En effet, dès 3 heures du matin, tout le débat de la rédaction - et il sera parfois très vif - sera de mesurer a quel point on peut révéler ce qui apparaît comme une très probable victoire de Georges Bush, sans pour autant s'engager de façon trop radicale sur des résultats encore très incertains. C'est l'exercice de haute voltige auquel va s'adonner Dan Rather de 3 heures a 6 heures du matin, avec un évident plaisir. Le président de CBS ne boude d'ailleurs pas son plaisir de voir son présentateur vedette jongler avec le non dit et l'insinuation, jusqu'à lui susurrer a l'oreillette (mais tout le monde entend le retour, en studio...) de ne pas aller trop loin. L'informatique est oubliée : elle est désormais tout au plus un support pédagogique. "There's no buisness like show business", surtout à New York... Le résultat définitif : Kerry reconnaît sa défaiteA 6 heures du matin, c'est un Dan Rather frais et radieux qui passe l'antenne au Early Show de CBS, après 11 heures de direct. "Le gagnant de l'élection ? Mais non, je ne l'ai pas dit...". A 11 heures du matin, le suspens sera levé par John Kerry, qui annonce à Georges Bush par téléphone qu'il renonce et reconnaît sa défaite. La victoire de Georges Bush est massive et incontestable. Il n'y aura pas aux Etats Unis de nouvel an 2000. On a presque eu peur. En tout cas, la scénario a été parfaitement déroulé, pour tenir en haleine un public avide de connaître le nom du gagnant. Bravo CBS. Dominique PiotetA New York pour l'Atelier(Atelier groupe BNP Paribas - 05/11/2004)

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