Drones et robots : « La technologie peut être mal employée »

Par 15 décembre 2015
Luca Rigazio

[Seconde partie] Le second volet de cet entretien avec Luca Rigazio, spécialiste des systèmes autonomes et de leur interaction avec les humains, se concentre sur les atouts et risques que représentent drones et robots pour notre avenir.

Director of Engineering au laboratoire de Panasonic dans la Silicon Valley, Luca Rigazio est spécialisé en intelligence artificielle et machine learning. Il a récemment centré ses recherches sur les systèmes autonomes : véhicules sans chauffeurs ou hautement automatisés, robots et drones. L’Atelier l’a rencontré pour discuter de l’avenir de ses technologies, de la place qu’elles occuperont peut-être bientôt dans notre quotidien.

L’usage de drones pour effectuer les livraisons constitue l’un des grands sujets du moment aux États-Unis. La Federal Aviation Administration (FAA) est censée légiférer sur le sujet d’ici fin décembre… Pensez-vous que qu’il sera bientôt possible de commander un produit sur Amazon et de se le faire livrer par un drone dans la demi-heure, comme le suggère l’entreprise dans sa dernière vidéo ?

La technologie permettrait en tout cas de mettre en place un tel dispositif rapidement, l’enjeu est donc législatif. Et pour rendre les livraisons par drones légales, il faut au préalable s’assurer que cela ne pose aucun problème de sécurité : être certain que les drones parcourent une zone bien délimitée de l’espace aérien, où ils ne risquent d’entrer en collision avec aucun appareil piloté par un humain, qu’ils ne tombent pas sur la tête des passants… La FAA est très préoccupée par ces questions de sécurité. Récemment, un drone a failli entrer en collision avec un avion qui approchait de JFK Airport… C’est assez effrayant.

flotte de drones

Des drones de livraison.

Que peuvent faire législateurs et constructeurs de drones pour limiter au maximum ce type d’incidents ?

Loi et technologie doivent aller de paire : il est certainement possible d’affirmer que n’importe quel appareil dépassant un certain poids doive être doté d’une puce wifi certifiée par les autorités fédérales, incluant un GPS et un capteur d’altitude. Ainsi, si le pilote du drone est stupide ou mal intentionné et tente de faire voler son appareil au-dessus d’un aéroport, par exemple, le drone ne pourra pas obéir. Mais pour l’heure, d’après mes sources, les autorités veulent simplement imposer à chaque propriétaire de drone d’enregistrer son appareil, ce qui me parait bien insuffisant. Nous en saurons plus quand la nouvelle législation aura été mise en place.

Vous travaillez également sur l’avenir de la robotique : quel rôle les robots pourraient-ils bientôt jouer dans notre quotidien ?

Les robots possèdent un immense potentiel, reste à savoir quelle sera la « killer application », le type d’usage qui justifiera leur adoption massive. Dans le domaine de la foodtech, peut-être, avec des restaurants entièrement automatisés ? La start-up Momentum Machines confectionne déjà des burgers de manière totalement automatisée. On peut ainsi imaginer que pour un festival, un concert ou un évènement temporaire, les organisateurs se contenteront d’aborder de grands containers avec du pain, des tomates, de la viande, des oignons, des cornichons, bref, tous les ingrédients pour composer un burger, après quoi les participants n’auront qu’à passer commande via une application sur leur smartphone et se rendre au stand pour récupérer leur burger fraîchement confectionné par un robot. Les possibilités sont immenses dans le domaine médical, également, autour de la chirurgie… Un robot n’a d’ailleurs pas besoin d’être intelligent pour être utile : prenez Roomba, c’est un robot stupide, mais il cartonne, car il effectue très bien une tâche simple, à savoir faire le ménage…

L’usage potentiel de robots à des fins militaires amène son lot de questionnements.

Les robots apportent eux aussi leur lot de problématiques… On parle beaucoup de leur potentiel destructeur en terme d’emplois, quels sont les autres risques potentiels, selon vous ?

Le problème de toute technologie est qu’elle peut être mal employée. En changeant radicalement la manière dont notre quotidien se structure, les systèmes autonomes ouvrent une myriade d’opportunités, mais aussi une foule de scenarii terrifiants. Imaginez qu’un hacker parvienne à prendre le contrôle de voitures autonomes à distance pour les envoyer dans le décor ! En outre, la robotique implique un bouleversement total de la manière dont les rapports de force ont existé au sein de l’humanité jusqu’à présent, puisqu’il est désormais en théorie possible de confectionner une armée de robots. On assiste déjà à l’emploi des drones à des fins militaires, mais bientôt les robots pourront également constituer une force au sol. La guerre va ainsi changer de nature : aujourd’hui, le principal problème rencontré par les pays les plus puissants lorsqu’ils mènent une guerre à l’étranger est qu’ils ne peuvent gagner définitivement sans envoyer des troupes au sol, or les pertes militaires créent toujours des remous dans l’opinion publique… Si demain, les États-Unis peuvent envoyer des robots à la place de leurs soldats, cela change fondamentalement la donne.

Mais ça ne s’applique pas seulement aux pays : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, n’importe qui pourrait se constituer une armée personnelle. Un gangster pourrait ainsi envoyer des robots piller des banques à sa place, un terroriste les utiliser pour faire exploser des bombes parmi la foule… autant de problèmes inédits que nous allons devoir prendre en considération. Tout l’enjeu consiste donc à exploiter au mieux les nombreuses possibilités offertes par les systèmes autonomes pour l’amélioration de notre quotidien, tout en étant conscient des risques potentiels afin d’être capables de les contrer.

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