L’éducation doit s’adapter aux changements induits par l’intelligence artificielle

Par 30 août 2016
Intelligence artificielle & éducation

Alors que l’intelligence artificielle et la robotique impriment des changements systémiques sur le marché du travail, éducation et formation professionnelles doivent évoluer pour aider les travailleurs à tirer le meilleur parti de ces changements.

L’impact de l’intelligence artificielle et de la robotique sur le marché du travail fait aujourd’hui couler beaucoup d’encre. La fameuse étude des économistes Frey et Osborne, parue en 2013, selon laquelle 47% des emplois américains d'aujourd'hui seront menacés au cours des vingt prochaines années, est régulièrement agitée comme un épouvantail. D’autres études bien plus optimistes s’appuient sur le temps long pour dénoncer le caractère largement fantasmé de ces craintes, déjà exprimées à maintes reprises au cours de l’histoire.

Néanmoins, l’impact de l’intelligence artificielle sur l’éducation et la formation professionnelle, deux sphères censées préparer la population au marché du travail, est souvent laissée de côté. Le modèle selon lequel on apprend durant la première partie de sa vie et passe le reste de celle-ci a appliqué ses connaissances dans le monde professionnel a été jusqu’ici fort peu ébranlé. Pourtant, l’impact de l’intelligence artificielle sur le marché du travail nécessite des changements profonds dans le système éducatif, afin que le plus grand nombre de citoyens possible bénéficie de la nouvelle donne. Quelles sont aujourd’hui les transformations opérées par l’intelligence artificielle, et comment la sphère éducative peut-elle s’y adapter ?

De l’importance d’être inconstant

Comme le pointe The Economist dans un récent dossier consacré à l’impact de l’intelligence artificielle sur le marché du travail, l’essor de la robotique entraîne une obsolescence rapide des compétences, de sorte que de nombreux travailleurs doivent aujourd’hui se réorienter et acquérir de nouveaux talents au cours de leur carrière. Le modèle éducatif qui prédomine depuis la seconde guerre mondiale, en vertu duquel les étudiants se spécialisent sur un domaine précis qu’ils apprennent à maîtriser à la perfection, est de moins en moins pertinent. A quoi bon passer des années à acquérir des compétences qui risquent de devenir obsolètes quelques années plus tard ? Comme l’affirme James Bessen, auteur de l’ouvrage Learning by doing : the real connection between innovation, wages and wealth, il est probable qu’à l’avenir, « la compétence la plus importante sera d’apprendre à apprendre. ». Plutôt que de former des individus hyper-spécialisés, l’éducation devrait ainsi leur enseigner la polyvalence, la capacité d’adaptation et le penchant pour l’improvisation nécessaire aux changements qu’ils connaîtront durant leur carrière.

Néanmoins, nombre de nouveaux emplois créés par le perfectionnement de l’intelligence artificielle requièrent un certain nombre de connaissances bien spécifiques (on ne s’improvise pas scientifique des données du jour au lendemain). Il est donc probable que les actifs devront bientôt faire face à un double défi : faire à la fois preuve de polyvalence et d’adaptabilité, et assimiler rapidement une palette de connaissances complexes. « Selon moi, il faudra trouver un juste milieu. Les individus continueront d’étudier la médecine, le droit, ou l’économie, mais devront également posséder un socle de connaissances générales en informatique. » prédit Joel Mokyr, professeur d’histoire économique à la Northwestern University. « Avec la montée en puissance de la gig economy, les individus devront être plus flexibles, ouverts d’esprits, curieux et faire preuve d’une plus grande capacité d’adaptation. Mais dans le même temps, ils devront aussi être capables d’emmagasiner un grand nombre d’informations dans un domaine précis, et donc de se spécialiser. Il sera donc capital que les individus aient facilement accès à l’information, et apprennent à désapprendre rapidement. »

Un antidote à la révolution opérée par l’intelligence artificielle

Une autre conséquence directe de ce phénomène est que l’éducation ne peut plus se cantonner aux plus jeunes années de l’existence : elle doit se poursuivre tout au long de celle-ci et s’affranchir des bancs de l’université. Nombreux sont ceux à l’avoir déjà compris, en témoigne l’essor des Massives Open Online Courses, ou MOOCs. Accessibles gratuitement en ligne, ils se présentent la plupart du temps sous la forme de courtes vidéos, assorties d’outils de discussion pour échanger avec les autres étudiants, le tout situé dans un espace temporel bien défini.

Les premières initiatives du genre ont d’ailleurs été conçues par des spécialistes de l’intelligence artificielle : en 2011, Sebastian Thrun, professeur à Stanford, ouvre en effet la voie en mettant son cours « Introduction à l’intelligence artificielle », dispensé avec son collègue Peter Norvig, directement accessible en ligne. A la même époque, Andrew Ng, également professeur à Stanford, donne lui aussi gratuitement accès aux internautes à son cours consacré au machine learning. Depuis, Sebastian Thrun et Andrew Ng ont tous deux fondé leur start-up consacrée à l’éducation en ligne, respectivement baptisées Udacity et Coursera. En 2012, deux prestigieuses universités américaines, Harvard et le MIT, ont lancé l’organisation à but non lucratif edX, spécialisée dans la création de MOOCs et dirigée par Anant Agarwal, directeur du laboratoire d’intelligence artificielle du MIT. Conscient de la nécessité d’adapter l’éducation aux changements induits par l’intelligence artificielle, les professionnels cherchent ainsi à promouvoir leurs propres solutions. Thrun affirme avoir fondé Udacity comme un « antidote à la révolution opérée par l’intelligence artificielle », tandis que pour Ng, les chercheurs en intelligence artificielle ont la responsabilité de trouver des solutions aux problèmes potentiels causés par leurs recherches, et affirme que Coursera constitue sa propre contribution.

Le vieil homme et l’intelligence artificielle

La nécessité de continuer à apprendre tout au long de son existence ne va toutefois pas sans poser problème. Le cerveau humain enregistre ainsi de moins en moins efficacement avec l’âge. Dans ces conditions, difficile d’exiger de la part des individus les plus âgés qu’ils continuent à apprendre comme lors de leurs années étudiantes… D’autant qu’avec l’augmentation de l’espérance de vie, un nombre croissant d’actif travaillent jusqu’à un âge plus avancé. Dans son rapport sur l’usage de l’intelligence artificielle dans l'éducation, Pearson propose notamment l’usage de compagnons d’apprentissages informatiques, logiciels intelligents capables d’accompagner les humains dans leur apprentissage tout au long de leur existence, de les assister et les stimuler.

Mais si l’éducation n’est plus cantonnée aux vertes années, elle doit donc nécessairement s’articuler avec la vie professionnelle. Il est ainsi probable qu’à l’avenir, éducation et formation professionnelle deviendront plus étroitement imbriquées. « Une bonne partie de l’apprentissage ne s’effectuera plus dans les salles de classe, mais sur le lieu de travail. » affirme ainsi Jim Bessen. « Les jeunes technologies changent souvent trop rapidement ou sont trop incertaines pour être traduites dans des manuels scolaires et enseignées en classe. Les écoles, de leur côté, ne peuvent pas suivre le rythme, embaucher en permanence des professeurs dotés des dernières compétences, etc. Il ne s’agit donc pas simplement d’acquérir de nouvelles compétences, mais de les acquérir de manière informelle, à partir de l’expérience et de la communication avec les autres. »

Udacity, l’entreprise de Sebastian Thrun, propose ainsi des « nanodegrees », ou micro-diplômes, suffisamment peu chronophages pour que les individus puissent les obtenir en quelques mois tout en travaillant à côté. Les individus sont en outre incités financièrement à obtenir leur diplôme rapidement : ceux qui l’obtiennent en moins de douze mois se voient ainsi rembourser 50% des frais (qui sont d’environ 200 dollars par mois). La plateforme LinkedIn, de son côté, possède son propre site d’apprentissage en ligne, baptisé Lynda.com. Se dessinent ainsi des synergies prometteuses entre le réseau professionnel, son outil de formation et les utilisateurs des deux plateformes : l’algorithme de LinkedIn pourrait par exemple comparer l’écart entre les compétences d’un utilisateur et celles requises pour accéder au type d’emploi qu’il recherche, et lui proposer des cours adaptés pour lui permettre de combler l’écart.

Les frontières entre éducation et vie professionnelle vont devenir de plus en plus poreuses.

Des liens renforcés entre universités et entreprises

Pour Jim Bessen, cet écart de compétences (« skill gap ») est un vaste problème à résoudre. « Les entreprises se plaignent d'ores et déjà sur le sujet. Les institutions traditionnellement chargées de la formation des employés n’assurent plus la transmission de savoirs nécessaires pour bénéficier des nouvelles technologies. Les entreprises sous-investissent par crainte que leurs employés fraîchement formés n’aillent voir ailleurs, les employés eux-mêmes s’investissent peu si les compétences acquises dans leur entreprise ne peuvent pas leur être utiles ailleurs. » explique-t-il. Selon lui, « Les expérimentations les plus prometteuses pour résoudre ce cercle vicieux comprennent de nouvelles approches, comme la certification des compétences acquises en travaillant, ainsi que la collaboration entre universités et entreprises afin que les employés puissent apprendre à la fois en classe et sur leur lieu de travail. » L’entreprise Siemens a ainsi mis en place un partenariat avec l’Université de Charlotte, en Caroline du Nord, qui permet à ses employés travaillant dans l’usine d’éolienne située dans la ville d’étudier en même temps à l’université et d’y obtenir un diplôme. Les individus y gagnent sur tous les tableaux, acquérant des compétences utilisables sur le marché du travail et valorisables sur leur CV, le tout sans s’affranchir des frais de scolarité astronomiques qui sont monnaie courante aux Etats-Unis. Si les changements opérés par l’intelligence artificielle dans la sphère professionnelle constituent un défi pour l’éducation, ils lui offrent également une excellente occasion de s’améliorer et d’explorer de nouveaux modèles.

Siemens permet à ses employés d'obtenir un diplôme à l'université de Charlotte, en Caroline du Nord.

Vers l’entreprise liquide

Dans le futur, la forme même de l’entreprise telle que nous la connaissons va d’ailleurs probablement changer pour s’adapter à ces changements, comme le prédit Joel Mokyr : « A mon sens, l’entreprise du futur sera bien plus fluide, composée de différentes unités flexibles. Sa taille sera également réduite. Alors que l’impression 3D et les services à la demande se développent, le modèle d’Uber semble plus adapté que celui de General Electric. Rappelons nous que les grandes entreprises sont une invention moderne, il en existait très peu avant 1870. » Ds entreprises plus liquides, donc, au sein desquelles les travailleurs devront veiller à la mise à jour de leurs compétences et à l’augmentation perpétuelle de leur capital humain. « Nous devons changer la manière dont nous éduquons les individus, pour leur transmettre l’idée qu’ils doivent continuer à apprendre. Chaque individu doit prendre soin de son capital humain, comme de sa maison ou de sa voiture. » affirme-t-il.

Enfin, l’automatisation prenant en charge la plupart des tâches routinières, laissant les humains se concentrer sur les activités leur permettant d’exploiter pleinement leur potentiel, il est probable que le travail au sein de ces nouvelles entreprises devienne plus enrichissant, selon Joel Mokyr : « Nous nous débarrasserons des emplois routiniers et ennuyeux, et en définitive seuls les individus souhaitant travailler, car leur emploi est enrichissant et amusant, travailleront. De la même manière que plus personne, aujourd’hui, ne vend des tickets de métro ou porte des valises, les individus consacreront leur temps à des activités auxquelles ils trouveront de l’intérêt. J’espère qu’il ne s’agira pas de jouer à Pokemon Go, mais quand bien même ce serait le cas, ou une version en réalité augmentée, cela demeurerait plus enrichissant que de vendre des tickets de métro. »

Mentions légales © L’Atelier BNP Paribas