[Enquête] L’ordinateur du futur signe-t-il la fin des interfaces ?

Par 26 août 2014 1 commentaire
clavier

L’industrie informatique traditionnelle se voit menacée par le développement de nouvelles interfaces technologiques entre l’homme et l’ordinateur. Menace ou simple mutation ?

Faire avancer une voiture télécommandée grâce à la pensée, scénario de science-fiction ? Plus maintenant d’après Emotiv, startup australienne développant une technologie basée sur l’activité neuronale à des fins informatiques. A l’instar du bracelet Myo qui utilise les capacités musculaires pour contrôler un appareil numérique, il semblerait que les accessoires récemment développés s’orientent vers une nouvelle définition de l’interaction homme-machine. Taper sur un clavier d’ordinateur ou diriger le curseur d’une souris sur un écran sont autant de gestes, peu à peu entrés dans nos habitudes quotidiennes, qui pourraient devenir désuets face à l’arrivée de nouvelles technologies d’interfaces. Popularisée depuis 2010, la technologie Kinect de Microsoft - vendue à 8 millions d’exemplaires deux mois après sa sortie - ou encore Leap Motion, présentaient déjà des alternatives au triptyque traditionnel écran-souris-clavier. Aujourd’hui, des alternatives à la souris dépassent le stade de la recherche, comme la "3D Touch" qui fonctionne avec des capteurs de mouvement à positionner sur les doigts, donnant la sensation réelle du toucher, sans passer par un objet matériel sur lequel il faudrait cliquer. Le clavier AirType quant à lui souhaite affranchir l’utilisateur du hardware en le dotant de deux bracelets à porter autour de la main pour capter les mouvements effectués sur les différentes touches d’un clavier imaginaire comme sur un clavier réel. La substitution progressive des interfaces hardware par des interfaces tactiles ou liées à la gestuelle laisse ainsi entrevoir le futur des nouvelles technologies. Reste à savoir si l’utilisateur sera prêt à bousculer ses habitudes pour s’en créer de nouvelles.

Quelles conséquences sur l’industrie informatique ?

Popularisés par la firme suisse Logitech depuis les années 1980, les claviers et les souris se vendent moins depuis le début des années 2010, particulièrement en Europe et aux États-Unis. La place de la souris est remise en cause dans un univers où le toucher s’est imposé, aussi bien sur les tablettes que sur les trackpad. Dans les pays en développement qui n’ont pas connu le passage par le couple traditionnel souris-clavier, les technologies touchscreen s’imposent avec plus d’évidence encore. Logitech a ainsi connu d’immenses difficultés avec un cours de bourse divisé par deux entre 2010 et 2013. Pour faire face à cette situation et face au repli de son activité d’origine, l’entreprise suisse a joué la diversification avec la production de périphériques connectés, allant des enceintes Bluetooth aux claviers iPad. (Contacté, Logitech n’a pas souhaité répondre.)

Dans une perspective similaire, l’entreprise Fujitsu, spécialisée dans les services informatiques en B-to-B, fut confrontée à l’émergence de la technologie tactile. Boris Bachkine, responsable du développement des ventes "devices", explique qu’il n’y a pas pour autant une disparition d’un périphérique par rapport à un autre. Le tactile vient rajouter une fonction en plus au clavier, on parlerait ainsi d’un complément d’usage plutôt que d’une concurrence entre les interfaces et périphériques. C’est un continuel re-positionnement des interfaces vers les niches dans lesquelles elles seront les plus performantes ; avec pour objectif final le gain de productivité. Et Boris Bachkine de commenter : "sans parler de baisse de production concrète dans les claviers, c’est plutôt un transfert des dépenses en périphériques traditionnels vers une technologie tactile plus fonctionnelle que nous observons chez Fujitsu".

Plus concrètement, dans le milieu de l’entreprise, les claviers conservent une place prépondérante lorsqu’il est question d’optimiser la vitesse de prise de notes, la souris lorsqu’il s’agit de la précision du pointeur. La compétition qui règne sur le marché des périphériques est d’une nature bien spécifique, la complémentarité des périphériques entre eux est plus réaliste que leur substitution mutuelle. La R&D des entreprises technologiques comme Fujitsu travaille donc depuis longtemps à la construction de tablettes, sans pour autant devoir en faire le standard de sa gamme de périphériques. Du stylet au "gant électronique", la R&D des leaders du marché se lance dans des projets adaptés à des usages émergents (les graphistes, les jeux vidéo) plus que dans une conquête active du couple traditionnel souris-clavier. Certaines interfaces sont néanmoins en voie de bouleversement, mais concernent seulement un détail dans l’expérience utilisateur au travail. C’est le cas des mots de passe qui laissent leur place au "login sans contact", ce qui allège la procédure d’authentification traditionnelle grâce à la reconnaissance visuelle.

 

 

Une tâche, une interface

La question se pose donc pour les entreprises, où les interfaces sont conçues pour optimiser des tâches. C’est pourquoi, commente Nicolas Nova, fondateur du Near Future Laboratory et chercheur en IHM (interaction homme-machine), "dans les aéroports, on utilise toujours des ordinateurs sans souris, sous des systèmes d’exploitation datant des années 80, mais qui fonctionnent parfaitement pour leur tâche". À l’inverse, les studios de graphisme sont surchargés d’interfaces adaptées à leur travail, des tablettes graphiques aux stylets. L’industrie informatique s’oriente donc plus vers une multiplication d’interfaces en compétition, dédiées à des usages bien spécifiques, depuis le clavier traditionnel désormais centenaire jusqu’aux Google Glass pour des opérations chirurgicales. En son temps, la souris n’était pas destinée à supprimer le clavier mais à le compléter, comme les commandes vocales le firent pour certains postes depuis une dizaine d’années. Les interfaces se multiplient donc, sans se succéder nécessairement.

L’adoption de technologies nouvelles est plus rapide dans la vie quotidienne que dans les entreprises où la courbe d’apprentissage de nouvelles interfaces, très lente, interférerait avec d’autres impératifs. Dans le cas des jeux vidéo, marché majeur des vendeurs de périphériques comme Logitech ou Fujitsu, les claviers et souris autrefois nécessaires, sont remplacés par les consoles de jeux et leurs périphériques spécifiques. Boris Bachkine relativise néanmoins : "les joueurs dotés de souris et de claviers sont si précis dans leur jeu qu’ils n’interagissent pas sur les mêmes serveurs que les joueurs sur consoles". Celles-ci nécessitent  encore des manettes comme interfaces, même si les capteurs de mouvements à la manière du Kinect de Microsoft connaissent un franc succès.

Comment imaginer le quotidien du futur avec l’arrivée de ces nouvelles technologies ?

En outre, Nicolas Nova, observateur des relations que les individus tissent avec la technologie, reste prudent et n’avance pas de prévision concernant le succès d’un type d’interface par rapport à un autre. Il raconte à cet égard qu’à l’époque du PDA, une entreprise avait proposé un clavier projeté sur n’importe quelle surface qui repérait les mouvements des doigts grâce à une micro-caméra, restée sans écho auprès du public. En effet, "l’inertie des habitudes reste très forte et il faut du temps à un utilisateur inexpérimenté pour passer de la souris au trackpad, ou d’un type de clavier AZERTY à un autre". Le même phénomène aura probablement lieu pour les innovations mentionnées ci-dessus, du pointeur en 3D aux capteurs de mouvements. L’inertie est à la fois liée à un temps d’acclimatation biologique, des doigts à l’interface, mais aussi d’acclimatation sociale. "Il faut se rappeler de la diffusion des téléphones portables, quand tout le monde commençait à se pencher sur un petit écran" précise Nicolas Nova.

Les ingénieurs qui conçoivent les interfaces n’ont pas toujours conscience des relations d’ordre affectif qui peuvent relier un utilisateur aux objets qu’il manipule. Les gestes commis contre les appareils électroniques lorsqu’ils sont en panne sont d’ailleurs qualifiés de "violent ripost" ou riposte violente dans l’ouvrage Curious Rituals publié par le Near Future Laboratory. Nicolas Nova explique qu’avec le développement de nouvelles interfaces qui rendent implicite la technologie (comme les capteurs de mouvements dissimulés dans les portes automatiques), la colère originellement portée sur les interfaces devra trouver un autre point d’ancrage. "Il y aura toujours un énervement dirigé contre la technologie qui ne fonctionne pas comme on le voudrait. Déjà les interfaces difficilement repérables, comme les capteurs de mouvement, compliquent la possibilité de s’énerver contre un objet précis, mais quelle seront nos réactions face à une panne incorporée en nous-mêmes ?" Cela constitue un aspect important à prendre en compte avec l’émergence des interfaces qui viendraient se confondre avec l’homme, comme les puces ou les tatouages électroniques.

Ainsi, sur le long terme, Nicolas Nova met l’accent sur les besoins physiologiques inévitables qui vont de pair avec l’adoption plus large des nouvelles technologies : "physiologiquement, rester assis devant son ordinateur ou avoir la tête penchée pour consulter son téléphone n’est pas très bon". Le besoin de variété va justifier l’arrivée de nouvelles formes d’interfaces pour séduire les utilisateurs qui peuvent se lasser du couple clavier-souris et des gestes répétitifs. Mais la disparition des périphériques matériels n’est pas encore annoncée. Se dessine alors un futur dans lequel ces nouvelles technologies viennent compléter les technologies existantes, sans forcément induire une disparition ou une substitution de l’une à l’autre.

 

 

 

Par Simon GUIGUE et Eliane HONG.

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1 Commentaire

Il n'y a pas pas mieux que l'évolution, le développement et l'innovation, c'est une suite logique. Par contre, rien ne sert de courir si on n'arrive même pas sécuriser la technologie d'aujourd'hui, faille de sécurité par ci, cyber-attaque par là...

Soumis par Bend (non vérifié) - le 07 septembre 2014 à 16h49

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