Eric Verhaeghe : “Les valeurs actuellement transmises à l’école sont profondément inadaptées à la civilisation numérique”

Par 03 juin 2014 10 commentaires
EV

Face aux défis que représente la "révolution numérique", l'école a un rôle capital à jouer, tant pédagogique que dans les valeurs transmises.

Entretien avec Eric Verhaeghe, essayiste français, en marge de l’événement “Le Printemps du Numérique” qui se tient ce jeudi à Compiègne. Après un parcours dans le service public, notamment à la Ville de Paris et au ministère de l'Éducation nationale, Eric fonde Parménide, un cabinet d'innovation sociale spécialisé dans l'élaboration de réseaux sociaux.

Vous estimez que l’école est l’un des défis majeur, sinon le défi principal que la société française doit relever pour traverser les bouleversements liés au numérique. Dans quelle mesure et pourquoi cela doit-il commencer dès l’école ?

On oublie trop souvent que le premier rôle de l'école est de transmettre des valeurs. Valeurs que je crois profondément inadaptées à la civilisation numérique. Je pense par exemple à la solitude de l'élève devant sa dissertation, la non-coopération dans la construction du savoir, le primat du stylo et du papier sur le clavier. Dans le monde de demain, l'honnête homme sera celui qui sait partager ses sources, qui pratique l'intersubjectivité, le dialogue, qui coopère à tous les stades du savoir. Dans l'école de demain, l'acte de coopérer sera la valeur essentielle, ne serait-ce que coopérer dans une troupe théâtrale ou dans une association d'aide aux plus démunis. Autant d’engagements trop absents du parcours scolaire français actuel.

L’appréhension cette révolution technologique à l’école doit-elle démarrer dès le primaire?

Et même avant probablement. Beaucoup d’États d’Amérique du Nord ont abandonné l'apprentissage de l'écriture cursive. Le clavier la rend secondaire. Pas inutile, mais secondaire. Cela signifie que l'enseignement nord-américain est en train de se concentrer sur des compétences essentielles pour la civilisation numérique, alors qu'en France le corps enseignant reste obsédé par l'honnête homme de l'Ancien Régime, qui parcourait le monde avec un carnet de notes et un crayon à mines. Notre retard exigera de nous un ajustement sans doute un peu brutal, y compris en termes d'emplois pour les enseignants. Concrètement, nous n'avons plus besoin de l'école comme lieu de transmission du savoir: Internet le fait infiniment mieux dans tous les cas de figure. En revanche, nous avons besoin de l'école comme lieu de construction d'une personnalité. Apprendre à apprendre, apprendre à se repérer dans les sources, à trier, à analyser, voilà ce qui fera la mission de l'enseignant demain.

Les écoles ont commencé à se connecter et se numériser : écrans numériques à la place des écrans noirs et la craie, ordinateurs plutôt que cartables, MOOC… Ces ressources suffisent-elles et sont-elles bien utilisées actuellement ?

C'est évidemment un bon début. Toutefois, l'effort du numérique ne doit pas se limiter à accompagner la pédagogie. Il doit en être le cœur et celle-ci doit en exploiter toutes les possibilités. Par exemple, il paraîtrait assez naturel que l'enseignement mathématique aujourd'hui soit épaulé par le numérique, voire centré dessus. Je ne parle évidemment pas des cours d'histoire et de géographie qui se prêtent merveilleusement à l'utilisation du numérique.

L’éducation numérique doit-elle davantage porter sur les usages et les métiers ou plutôt sur les appareils?

Forcément sur les deux. Mais sur ce point, je voudrais faire preuve de prudence. Nous n'avons qu'une vision tronquée et fragmentaire de l'enseignement numérique futur. Par exemple, je suis convaincu qu'Internet ouvre la porte d'une nouvelle rhétorique. S'exprimer sur le net suppose le respect de figures de style qui ne s'improvisent pas et se codifient peu à peu. Cet apprentissage aurait évidemment beaucoup de sens. Il n'est pas achevé, mais il souligne que le numérique remettra à l'honneur, sous une forme renouvelée, des matières ou des disciplines aujourd'hui oubliées par les courants pédagogiques qui étaient perçus comme les plus modernes il y a vingt ou trente ans. En même temps, maîtriser parfaitement les outils scientifiques purs en physique ou en chimie aurait beaucoup de sens pour adapter l'enseignement scientifique aux exigences contemporaines.

Quels obstacles cette révolution pédagogique fait –elle surgir? Sont-ils idéologiques ou matériels?

Le premier obstacle est celui de la réticence du corps enseignant, imbu de la certitude qu'il est là pour transmettre un savoir. L'image de l'enseignant en France est encore tributaire du fantasme selon lequel un agrégé est un expert de sa discipline, et qu'il fait sa légitimité sur son autorité scientifique. De là le sentiment de malaise répandu chez les enseignant face à des élèves qui mettent en doute l'autorité scientifique de l'enseignant notamment en puisant des informations (parfois mal comprises) dans Internet. Les enseignants doivent, comme les autres salariés français, accepter de changer de métier sous l'effet du numérique. Ils ne pourront plus rivaliser avec Internet. En revanche, ils devront, dans une autre posture, aider les élèves à se forger une personnalité dans un monde connecté. Ils devront les aider à chercher leur chemin et trouver leur voie.

La société française a-t-elle suffisamment opéré sa transition numérique pour penser à refonder l’école de manière aussi radicale?

Nous sommes l'un des pays du monde les mieux équipés en Internet. Notre problème n'est pas celui de l'infrastructure, mais de la superstructure. Nous avons le matériel, mais nous ne savons pas optimiser son utilisation. Et sur ce point, le rôle de l'école est fondamental. L'école doit accélérer la transformation numérique, la précéder, au lieu de la retarder.

Concrètement, comment imaginez-vous l’école dans 10 ans, puis dans 20 ans ? L’école existera-t-elle toujours ou bien suffira-t-il de rester chez soi devant son ordinateur à regarder des tutoriels et écouter des enseignants virtuels ?

On aura toujours besoin d'enseignants IRL (in the real life), mais ils auront un rôle différent. Les classes de 30 élèves passifs attendant la vérité qui sort de la bouche du prof sont vouées à disparaître. En revanche des séances d'apprentissage en petits groupes collaboratifs seront indispensables pour préparer les élèves à leur vie future.

Au-delà de l'école, où se situent les autres défis liés à la révolution numérique?

Pardonnez-moi d'être un peu stratosphérique, mais il me semble que le principal défi à relever est celui du sens dans une construction intersubjective. C'est, au fond, le sujet Wikipédia: la vérité, ou les hypothèses de vérité, ne se trouveront plus dans un livre prestigieux, mystérieux, inaccessible, mais dans une somme d'articles construits de façon collaborative. Cette construction collective permanente supposera une capacité à produire un sens universellement acceptable. Ce sujet est important pour les sciences pures, mais surtout pour les sujets humains et sociaux. La production collective du sens exigera une éthique de la délibération qui soit transparente, respectueuse des libertés publiques et des droits fondamentaux.  

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10 Commentaires

Non, non et non, les valeurs que doivent transmettre l'école, c'est la transmission d'un savoir, les fondamentaux : savoir bien lire, écrire et calculer, avec un papier et un crayon, est le socle de toute acquisition et bonne intégration du numérique. Le numérique nécessité des êtres pensants. " Apprendre à apprendre, apprendre à se repérer dans les sources, à trier, à analyser, voilà ce qui fera la mission de l'enseignant demain.", ce discours qui a plus de 30 contribue au désastres scolaire que nous vivons aujourd'hui, il s'agit d'un crime contre l'intelligence est contre l'humanité. Oui le numérique offre de nouvelles possibilités d'apprendre, de partager son savoir, des ouvertures, mais ce discours est irrecevable idéologue .
Je ne suis pas enseignant, mais le rôle de l'enseignant doit évoluer car il doit non seulement continuer à transmettre un savoir et donner les moyens à l'enfant d'être critique par rapport à tous ce qu'il peut découvrir sur internet. Internet ne tue pas le livre, c'est un outil complémentaire, car certaines vérités ne changent et trouvent bien leur place dans des livres prestigieux et au demeurant accessible

Soumis par Pg43 (non vérifié) - le 04 juin 2014 à 08h03

Je partage beaucoup les idées de cet article , j'ai presque 70 ans et j'aime livre depuis toujours jeune il était la vérité pour moi, actuellement c'est internet (ça été la pub : vu à la tv, ça fait vendre ) l'outil a une forte valeur de vérité en fait il veut dire que c'est le message mais on le mélange avec l'outil .Il me semble que c'est pareil avec le net. Alors il faut intégrer ce nouveau support mais c'est le message qui est important et il faut toujours apprendre à apprendre ( fondamental) et être critique, il faut toujours un minimum pour rentrer dans le monde du savoir.En conclusion OUI il faut intégrer ces technologies mais avec un peu de recul , j'ai aussi connu pour ma fille les mathématiques modernes tout ça est une question de dosage.

Soumis par Boissiere claude (non vérifié) - le 04 juin 2014 à 08h28

Bonjour

Les commentaires précédents renforcent mon point de vue : non au numérique, oui à l'informatique mais pas n'importe laquelle. J'enseigne l'informatique dans le secondaire et le supérieur. Centrer les enseignements au tout numérique est une aberration. Cela serait comme dire "inutile d'apprendre à rouler en bicylette aux enfants : passons au tout motorisé." L'nformatique (et non le numérique qui est dans le vent mais oh combien réducteur!) ne doit venir qu'après les enseignements de base. Le second commentaire pro-numérique nous le confirme : à 70 ans on a une somme de connaissances suffisantes pour appréhender Internet. Le réseau des réseaux ne propose pas des connaissances mais des informations. Mes élèves ont cosntamment Internet à leur disposition. Ils ne savent que très rarement faire le tri dans les informations disponibles ... par manque de connaissances ! Jamais le rôle de l'enseignant ne sera remis en cause par une machine (Magnétophone, magnétoscope, TV, PC, ...) Peu importe. Seul un enseignant ayant enseigné se rend compte de cela.

Soumis par un enseignant (non vérifié) - le 04 juin 2014 à 09h07

Il est des plus divertissant de lire quelqu'un qui raisonne (mal) sur des prémisses fausses. Alors je me permets de mentionner ici quelques vérités inconvenantes, comme le dirait Al Gore, qui ne semblent pas effleurer le bloc de certitudes numériques de l'auteur.
Voyons en particulier les obstacles à la révolution collectiviste du travail de notre camarade.
1 - "L'enseignant est là pour transmettre un savoir. "
Ce n'est furieusement plus à la mode, mais cela reste vrai. Nous transmettons du savoir. Ce qui signifie que nous devons posséder deux choses; le savoir (et non pas l'information) et la façon de le transmettre. Première pierre dans le jardin numérique. Depuis Gutenberg (et bien avant,en fait) et les premières bibliothèques publiques, le "savoir" est déjà disponible. Ce qui bloque, c'est sa transmission. Et elle n'est pas facile, parce que notre auteur néglige un fait qui lui serait évident s'il avait déjà enseigné : la plupart es élèves n'ont aucune envie d'apprendre. Ils ont des milliers de choses à faire, dont utiliser le net pour.... discuter sans fin avec les copains.
Ainsi notre "sentiment de malaise répandu chez les enseignants face à des élèves qui mettent en doute l'autorité scientifique de l'enseignant notamment en puisant des informations (parfois mal comprises) dans Internet " relève de la plus haute fantaisie. Enseignant les sciences comme un "brontosaure clérical obscurantiste et pervers" (cette image est de l'auteur de l'article ci-dessus), je n'ai JAMAIS vu un élève, mêmes es plus brillants (et j'en ai...) faire de lui-même une recherche sur un point du cours pour venir me faire une objection quelconque. Le ferait - il, et 'objection serait-elle valable, que j'en serais satisfait. Mais si elle ne l'était pas... le réponse risquerait d'être dévastatrice (mon côté pervers ?)

2 - Le fait qu’"un agrégé est un expert de sa discipline, et qu'il fait sa légitimité sur son autorité scientifique" serait un fantasme. Ben voyons. Il se trouve que, bien que n'étant pas sorti du troupeau et ne maltraitant de façon abominablement perverse que des élèves de collège, je suis bien plus diplômé qu'un agrégé. Et, croyez-le ou pas, cela fonde totalement mon autorité sur mes élèves. Je n'ai aucune honte a être, effectivement, un expert de ma discipline. Mes élèves le savent , leurs parents aussi, la chose est publique, et ce, grâce au net, justement (google les renseigne).

3 " Les enseignants doivent, comme les autres salariés français, accepter de changer de métier sous l'effet du numérique. Ils ne pourront plus rivaliser avec Internet." Quelque part au niveau du vécu, je vais vous révéler un secret qui déconcerte mes élèves lorsqu'ils voient mes cours (tous sous la forme mandarinale de keynotes mêlant textes, photos, schémas et extraits de films, qu'ils peuvent obtenir de façon brontosauresque sur mon site ou sur clé USB): les trucs écrits sur le web, il y a des gens qui les écrivent ! Et qui, à votre avis ? Et bien, très souvent, ces pelés, ces galeux, ces pervers d'enseignants capables de se passionner pour des sujets aussi récréatifs que la gravitation quantique, l'apoptose ou la poterie Mérovingienne.
Même si l'enseignant ne "contient" pas autant d'informations, de "savoir" brut que le web, il dispose, lui d'un énorme avantage: il sait trier, hiérarchiser, conceptualiser et surtout transmettre ce qu'il sait de la façon la plus appropriée à son "auditoire", dans l'instant, et en fonctions des retours immédiats qu'il en a. Certains m'objecteront le développement des MOOCs. J'ai validé une trentaine de cours de sciences "dures" donnés sous cette forme, aussi je puis dire que pour apprendre grâce à un Mooc, il faut allier une volonté d'airain à des capacités préexistantes certaines: on ne trouve pas cela dans l'enseignement secondaire, chez la majorité de nos élèves.

Pour être utilisé de façon profitable, le net nécessite la préexistence d'une solitude culture non pas "plurielle et collectiviste", mais personnelle et rigoureuse, réclamant de nombreuses années d'efforts. Le web est une aide, il ne saurait être un maître (tiens, elle est bien cette expression, il faudra que je la resserve).

Et pour ce qui me traiteraient de mandarin obscurantiste adorateur des bouliers et autres abaques, je signale que je suis par ailleurs l'auteur de trois manuels de sciences électroniques, numériques, libres et gratuits en SVT, modestement téléchargés plus de 10000 fois chacun dans le monde entier, en SVT, d'un manuel d'histoire des sciences tout aussi numérique et gratuit, le tout disponible sur mon site (www.exobiologie.info) et l'ITStore.

R. Raynal, ci-devant sauropode honteusement transmissif et irrémédiablement (anti)clérical...

Soumis par Pr. Raynal (non vérifié) - le 04 juin 2014 à 16h01

Merci à R Raynal d'apporter tant de precision sur la difficulté de la transmission du savoir. En tant que DRH depuis plus de 15 ans dans des grands groupes internationaux, je connais la difficulté majeure à transmettre les savoirs immenses mais qui non seulement se perdent faute de savoir les transmettre, mais réduisent considérablement la performance de l'entreprise faute d'utiliser tous ces savoirs efficacement. Nous manquons sans doute d'enseignants en entreprises.
Toutefois, je dois aussi remercier l'auteur de cet article dont l'analyse des nouvelles compétences nécessaires aujourd'hui en entreprise me semble très pertinente. Vivant à l'Etranger depuis un an, mon fils est scolarisé dans une école internationale dont le projet pédagogique allie savoir sur support numérique majoritairement, transmission grâce à des enseignants qualifiés ET apprentissage en mode projet et collaboratif. Le résultat est spectaculaire sur la motivation, le gout d'apprendre, l'acquisition du savoir et l'apprentissage de la vie en groupe. Tous ces enfants sont 100 fois mieux préparés que dans le système français trop enfermé et sclérosé.

Soumis par murielschulz (non vérifié) - le 05 juin 2014 à 04h41

Nous pouvons, 'encore' nous poser certaines questions :

1 - Qui a décidé que la société de demain serait numérique et robotique ? Si le modèle d'enseignement français est dépassé. Par quel modèle sera t'il remplacé ? L'éducation est la base de notre culture. Quelle autre culture va prendre sa place. Qui a le pouvoir aujourd'hui ?

Les études montrent que le niveau scolaire a baissé depuis l'introduction des nouvelles technologies. Pourquoi doit-on être attaché à ces outils aliénants ? L'invité ne parle pas de valeurs ni de morale, ni de respect des lois.

La révolution technologique va t'elle se faire sans nous . Sera t'elle liberticide et pathologique ?
Les adultes qui réfléchissent sur ces sujets sont différents de ces professeurs du vieux modèle. Ils ont été formé à ces nouvelles technologies, ont vu leur impact négatif sur les enfants et expriment un avis négatif sur leur exploitation sans retenue ni contrôle.

Soumis par Anna Foster (non vérifié) - le 07 juin 2014 à 07h54

Je partage largement le propos de l'auteur car il ne denie pas le "apprendre à apprendre" mais recontextualise la démarche dans un espace social et territorial différent. Pour enseigner il faut porter à la connaissance , étayer à la critique et ce en se transformant un peu en documentaliste, aideur etc .C'est tout de même mieux que de "dispenser un savoir".Est.ce que nous allons fabriquer les employés de l'économie sociale et solidaire de demain. ?.De grâce....laïque soyons un peu moins conservateurs.

Soumis par ROUCOU jean psdt asso.reseau PRISME (non vérifié) - le 07 juin 2014 à 08h41

Quelques réponses aux commentaires, si vous me le permettez.
Tout d'abord (et je dépasse ici la dimension polémique de certains qui ne s'honorent pas forcément en portant des jugements péremptoires sur des parcours qu'ils ne connaissent pas), j'ai bien noté le réflexe enseignant traditionnel: si vous n'êtes pas enseignant, vous ne pouvez pas parler d'enseignement. Ce réflexe assez naturel dans toutes les professions, mais généralement combattu dans les entreprises (parce qu'elles savent que c'est un regard extérieur qui fait progresser), est malheureusement accepté par l'institution Education Nationale. Elle fait croire que l'école est une structure fermée, existant pour elle-même, et qui n'a pas besoin de se remettre en cause pour progresser - ou alors la remise en cause ne peut venir que d'elle-même, mais certainement pas de ses horribles élèves qui n'ont jamais envie d'apprendre, ni de leurs parents, ni de qui que ce soit d'autre. On retrouve ici la grande tradition cléricale de l'Ancien Régime (où le clergé méprisait les profanes qu'il évangélisait) que les enseignants français ont largement repris à leur compte. Cette dérive produit un résultat connu de tous, mais systématiquement occulté par les enseignants: la performance éducative en France s'effondre comme le montre l'enquête PISA. Les systèmes qui progressent sont ceux qui pratiquent l'évaluation des enseignants par les élèves ou les parents d'élèves, n'en déplaisent à nos enseignants qui trouvent tout à fait normal d'être le premier poste de dépense publique (l'Education absorbe l'équivalent de l'impôt sur le revenu) mais trouvent souvent injurieux d'être soumis à l'évaluation de ces mêmes contribuables qui financent le système.
Maintenant, dans ce naufrage éducatif français dont nous souffrons tous, il me semble qu'il y a deux problèmes à traiter.
Le premier problème est celui de la rénovation du paradigme éducatif. L'école en France adore la rationalité cartésienne et l'intelligence solitaire (c'est écrit plus haut par un enseignant) qui se promène avec un crayon et un carnet de notes à travers le monde. La civilisation numérique préfère une intelligence coopérative qui remplace le carnet de notes par la tablette numérique où l'on peut en permanence consulter Wikipédia, partager des idées, des émotions, des photos, avec le reste de sa tribu. La civilisation numérique adore la pluridisciplinarité, les mélanges de genre, le savoir interactif (j'enseigne autant que je suis enseigné). Voilà bien un principe incompatible avec le modèle de l'enseignant en France, qui se sentirait remis en cause s'il admettait qu'il apprend quelque chose de ses élèves. Ce paradigme-là est au coeur de la rénovation pédagogique dont nous avons besoin: celle-ci touche aux méthodes, au contenu, et au statut de l'enseignant lui-même, qui ne peut plus aspirer au rôle de démiurge.
Le deuxième problème est celui du "comment faire" pour mener à bien cette rénovation indispensable pour produire de la croissance demain (les entreprises peinent à faire leur transformation numérique faute d'une main-d'oeuvre préparée).
Dans ce comment faire, je propose que l'on ne fasse la guerre à personne, et que l'on laisse simplement les citoyens choisir le modèle d'école qu'ils veulent pour leurs enfants. Cette liberté doit être sincère, c'est-à-dire reposer sur deux piliers:
- la suppression des programmes nationaux obligatoires et la mise en place de certifications ouvertes à tous, fondées sur l'acquisition de compétences
- le passage d'un financement de l'offre à un financement de la demande. Autrement dit, l'Etat ne doit plus subventionner les écoles, mais il doit subventionner les parents dont les enfants sont soumis à l'obligation scolaire. Ceux-ci recevront donc un chèque pour inscrire leurs enfants dans l'école de leur choix - celle-ci ne recevant plus un euro d'argent public.
Seul ce scénario de rupture me paraît à même de réussir la révolution éducative dont nous avons besoin dans le temps qu'il nous reste pour ne pas être largués dans la compétition mondiale.

Soumis par Eric Verhaeghe - le 07 juin 2014 à 11h27

Quoi qu'il en soit, que des enseignants participent à cette conversation, sur un support numérique, me paraît déjà un bon signe... Mais la route sera longue pour adapter le système. Car la véritable question reste (et restera toujours) pour beaucoup d'entre nous (mais pas tous), comment conserver le pouvoir que donne le savoir (numérique ou pas).

Soumis par JCG (non vérifié) - le 16 juin 2014 à 16h34

J'ai bien tout lu... jusqu'à cette dernière intervention de JCG. Et je conclus (provisoirement) que si là est la question, alors oui... posons la bien ! Pour moi, enseignant et formateur d'adultes, enseigner, former, c'est justement DONNER le pouvoir en partageant les connaissances. Si on n'a pas compris ça...
Merci JCG d'avoir pointé cet aspect de la dynamique qui nous fait débattre.

Soumis par Mediacteur (non vérifié) - le 02 juillet 2014 à 10h23

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