Les Etats-Unis à l'âge de pierre du haut débit

Par 04 novembre 2005

Ce pays, qui a vu naître l'Internet, héberge les plus grandes sociétés de nouvelles technologies, et porte les fleurons de cette industrie avec des grands noms comme Google, Yahoo !, eBay ou...

Ce pays, qui a vu naître l'Internet, héberge les plus grandes sociétés de nouvelles technologies, et porte les fleurons de cette industrie avec des grands noms comme Google, Yahoo !, eBay ou Amazon...est aussi un des pays avancés où le haut débit est paradoxalement le moins développé...

Une récente étude de l'OCDE, mentionnée par la revue Technologie de l'information et de la communication pour les Etats-Unis, éditée par l'ambassade de France aux Etats-Unis, place les Etats-Unis en 12éme position du classement des pays connectés à haut débit, avec un taux de pénétration en juin 2005 (nombre d'habitant abonné à haut débit sur le nombre total d'habitant) de seulement 14,5%. Contre 25% pour la Corée, leader du palmarès, suivi de la Hollande, du Danemark, de l'Islande, de la Suisse et du Canada. La France, avec 12,8%, se place en 14éme position, dans un marché qui se développe rapidement (1).

Autre particularisme américain, partagé avec le Canada : la très large prédominance de l'accès par câble sur l'accès DSL (seulement 5,5% de taux de pénétration). Une mauvaise qualité de la fibre de cuivre et l'échec du régulateur pour promouvoir le dégroupage, sans parler de l'absence d'investissement public dans le secteur, expliquent largement ce particularisme.

D'autant que la définition du haut débit est particulièrement large aux Etats-Unis.Toute connexion à plus de 200kb/s est considérée à haut débit, contre généralement 1,5 Mb/s dans la plupart des autres pays (comme le Canada par exemple).

On se souvient que le maire de San Francisco, Gavin Newsom, s'en est fortement ému, et a fait de la connexion haut débit un de ses axes politiques majeurs, considérant que l'accès à Internet à haut débit, partout et pour tous, est un axe décisif de compétitivité pour l'économie locale. C'est le sens de l'appel d'offre qu'il a lancé pour couvrir la ville en accès Wifi, auquel Google a apporté une réponse fortement médiatisée.

Au moins trois facteurs expliquent cet inquiétant retard :

1 - L'absence de politique publique

Jean-Michel Billaut, fondateur de l'Atelier, c'est récemment fait écho dans son blog ( http://billaut.typepad.com/jm/2005/10/ca_rle_cans_les.html ) de la faiblesse de l'offre et de sa cherté dans certaines régions américaines, et des protestations de plus en plus vives des associations américaines. Un rapport établi par des associations de consommateurs (2), dénonce notamment l'absence de concurrence en zone rurale et les tarifs prohibitifs qui y sont pratiqués.

Or, en l'absence de tout programme public, il y a peu de chance que le haut débit puisse se développer positivement dans ces régions peu peuplées de l'Amérique. Malgré les déclarations du Président Bush, qui souhaite que tous les Américains puissent avoir un accès haut débit d'ici 2007...mais en laissant opérer les forces du marché et la Federal Communications Commissions (FCC, équivalente de l'ARCEP), jusqu'à présent bien impuissante à réguler un marché aux acteurs encore nombreux et fragiles. Et ce n'est pas beaucoup mieux dans les grandes agglomérations...

2- Une offre qui demeure très coûteuse

Nous sommes maintenant habitués en France à payer peu cher notre accès Internet. Nous avons l'embarras du choix entre les offres gratuites pour le bas débit, et les offres très compétitives pour des accès combinant à la fois de l'Internet à haut débit (du vrai haut débit, à 20 Mb/S), de la téléphonie sur IP et de la télévision par Internet (offre dite Triple Play). Internet est progressivement en train de devenir une commodité.

Rien de tel n'existe encore aux Etats-Unis. Aucun opérateur sérieux n'offre aujourd'hui de services aussi complet. Pas de triple play, des offres qui oscillent entre 15 et 60 dollars pour des débits allant généralement de 1 à 6 Mb/s. De nombreux opérateurs, voyant d'un très mauvais oeil l'arrivée d'acteurs comme Skype, vont jusqu'à suivre de très près les usages de leurs utilisateurs pour interdire l'accès à ces services. Verizon le fait déjà dans ses contrats d'accès à l'Internet mobile ! Même le très sérieux Wall Street Journal a consacré un long dossier à ce sujet, pour s'en inquiéter, dans son édition du 21 octobre.

Un service cher, avec des débits faibles et une offre limitée voire potentiellement restreinte...Si encore la qualité de service était présente...

3 - Une très mauvaise qualité de service

Se doter d'une ligne haut débit, même à San Francisco, relève du parcours du combattant. L'offre par DSL (le plus souvent proposée par SBC, sous la marque Yahoo !DSL) ayant été éliminée pour cause de mauvaise qualité de la fibre de cuivre, et donc la faiblesse du débit, il ne reste guère plus que l'opérateur de câble local, Comcast. Au pays de la concurrence, on est frappé par le très faible nombre d'acteurs crédibles, offrant des débits « corrects » de l'ordre de 6 Mb/s. Le tout pour environ 50$ par mois...Evidemment sans téléphonie sur IP et sans télévision. Par comparaison, un opérateur comme Free offre aujourd'hui du 20Mb/s pour 29,99 euros par mois...

Et échanger entre amis et collègues sur ses petits malheurs quotidiens avec l'opérateur est monnaie courante. Cela concerne en général les difficultés d'installation (il est fréquent de devoir faire revenir plusieurs fois le technicien, ou d'avoir d'étranges surprises sur sa facture... sans parler de la hotline...), les ruptures de service (hélas fréquentes...), les baisses de débit, le partage de la bande passante si vous n'êtes pas assez proche du câble principale ou si tous vos voisins sont connectés. Bref, du haut débit bien théorique, et une marge de progrès considérable.

La France n'a donc pas à rougir, bien au contraire, tant par la diversité que par la qualité de son offre, même s'il y a encore beaucoup de marges de manoeuvre vers le très haut débit. Les Etats-Unis ne sont certainement pas encore le pays du haut débit. Ils en sont même loin, et les progrès à accomplir laissent à penser que les pays européens, notamment les pays nordiques, ont une sérieuse carte à jouer en matière d'usages et de services. Si le développement du haut débit est très certainement aujourd'hui un critère de compétitivité, alors les Etats-Unis sont très en retard dans cette course. Et la France, si elle poursuivait sa belle progression en la matière, pourrait avoir une carte de choix à jouer dans ce nouveau concert des Nations qui s'annonce : celui des pays connectés.

Dominique Piotet
A San Francisco pour l'Atelier

(Atelier groupe BNP Paribas - 04/11/05)

1- OECD Broadband Statistics, June 2005, disponible sur www.oecd.org
2- « Broadband Reality Check », disponible sur www.freepress.net

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