Être un entrepreneur français à San Francisco en 6 clichés

Par 04 mai 2016
L'entrepreneuriat à San Francisco

Entretien avec Jérémie Romand, entrepreneur français à San Francisco. Celui-ci revient ici sur 6 sujets ayant marqué son aventure entrepreneuriale dans la Silicon Valley.

Jérémie Romand a co-fondé Wingz en 2012. Cette start-up qui se présente comme un concurrent d’Uber et Lyft, propose des réservations de chauffeurs privés pour se rendre à l’aéroport par le biais d’une application mobile. Le service est aujourd’hui disponible dans 6 villes des États-Unis dont San Francisco, Los Angeles et plus récemment Seattle.

Jeremie Romand, entrepreneur

Lors des prémisses de Wingz, on a pu voir Jérémie Romand au volant d’une voiture, endosser lui-même le rôle de chauffeur privé. Après avoir essuyé quelques batailles judiciaires et autres galères administratives, il a également vécu des épisodes bien plus heureux, dignes d’une « success story » à l’américaine, notamment une levée de fonds de 13 millions de dollars et des rencontres déterminantes. Dans cet entretien, il nous dépeint 6 points-clés auxquels tout entrepreneur est amené à se frotter, nourris par son parcours en tant que co-fondateur de Wingz et tord le cou aux idées reçues sur la Silicon Valley.

Cliché n°1: « Aux Etats-Unis, la création d'entreprise est beaucoup plus facile ! »

Jérémie Romand : En 2012, nous avons lancé notre service de transport entre particuliers qui met en relation des individus ayant besoin de se déplacer avec d’autres, qui, eux possèdent une voiture. Uber existait alors déjà mais avec un service premium de limousines à la demande. Lyft tout comme Sidecar (qui n’existe plus aujourd’hui) se sont également lancés à la même époque. Cette même année, nous avons tous les quatre reçu une injonction de cesser nos activités de la part de la CPUC (California Public Utilities Commission), l’administration qui régit, entre autres, les entreprises de transport privées dans l’état de Californie. Ce fut comme un coup de massue. La lettre parlait même de peine de prison si nous n’appliquions pas de tout de suite ce qui nous était demandé ! Assez rapidement, la CPUC a lancé une grande concertation avec tous les parties prenantes, impliquant donc nos quatre sociétés, les taxis et les limousines mais aussi les citoyens. Le but ? Créer de toute pièce une régulation pour ces nouveaux services. Le processus a duré un an. Un an de bataille juridique pour notre existence ! Chacun des acteurs a proposé une forme de régulation. Quant à la rémunération des chauffeurs, point épineux des discussions, certains avaient proposé de ne justement pas évoquer le terme de rémunération mais de « compensation ». Wingz a choisi de présenter une alternative à cela, à savoir le plafonnement de la rémunération des chauffeurs à $8,000 par an environ, ce qui correspondait au coût officiel de l’exploitation d’une voiture pour un particulier à l’époque.

Pendant ces quelques mois hors du commun (a fortiori pour une jeune start-up…), nous avons eu la belle surprise de compter parmi nos soutiens, Willie Brown, ancien maire de San Francisco et figure publique de la baie. Ce dernier a en effet publiquement défendu notre proposition. Cependant, les juges de la CPUC ont fini par adopter une régulation qui correspondait trait pour trait au projet proposé par Lyft, incluant l’assurance des véhicules, la vérifications des antécédents des chauffeurs, l’inspection des voitures, etc. Suite à cela, nous avons donc pivoté pour être en accord avec la toute nouvelle loi. Cette histoire, peu de personnes la connaissent. Pourtant, c’est bien cette régulation qui a permis à l’industrie, telle qu’elle est aujourd’hui, d’exister. Sans cela, je doute que nous existerions et qu’Uber, dans sa forme actuelle, existerait. De plus, véritable pionnière, elle a ouvert la voie à tous les autres états des États-Unis qui ont mis en place une législation similaire.

Cliché n°2: « Il est plus simple de lever des fonds pour une start-up dans la Silicon Valley » / partie 1

Lever des fonds constitue une véritable aventure. En ce qui concerne WIngz, il existe 4 histoires majeures, représentatives des phases par lesquelles nous sommes passés. D’abord, nous avons eu la chance de lever des fonds auprès de Kima Ventures, un fond en capital risque « early stage ». Ce fut une collaboration extrêmement précieuse tant l’équipe de Kima Ventures a su s’adapter à nos besoins, et ce très rapidement. Dans un deuxième temps, nous avons essuyé les difficultés d’une levée de fonds aux États-Unis avec un profil plutôt « atypique » pour la Silicon Valley. En effet, ni mes co-fondateurs ni moi n’étions passés par Stanford ou Berkeley ou n’avaient fait de passages chez un GAFA. Nous étions aussi un peu plus âgés que la moyenne des entrepreneurs et en étant étrangers, nous ne jouissions pas d’un réseau très étendu dans la Silicon Valley. Ainsi, nous avons monté des dizaines et des dizaines de rendez-vous avec toutes les personnes que nous pouvions rencontrer. Tout est une question de réseau. Il s’agit d’un travail de longue haleine, énergivore qui n’est pas sans rappeler la vente porte à porte !

Des épisodes plus ou moins heureux se succèdent, comme cette rencontre hors du commun avec un cercle de business angels dans une petite ville du Nevada. Nous avions en effet la drôle d’impression de ne pas être à notre place et en finalité, aucun d’eux n’a investi dans Wingz !

Cependant, nous avons également vécu des scénarios très caractéristiques de la Silicon Valley, notamment lors de notre dernière levée de fonds. Mark Benioff nous a en effet envoyé un mail ne comportant qu’une seule ligne : « et si je vous donnais 1 million de dollars ? ». Une belle anecdote, n’est-ce pas ?! Enfin, nous avons aussi expérimenté l’investissement « corporate » avec Expédia, qui est un type de financement très différent de celui de l’investisseur de métier par son approche et ses procédés mais qui est tout aussi intéressant.

Cliché n°2: « La levée de fonds est une preuve de réussite dans la Silicon Valley » / partie 2

Beaucoup de clichés doivent tomber au sujet de la levée de fonds auprès d’investisseurs extérieurs à l’entreprise. Pour beaucoup de gens, la levée de fonds est perçue de la même manière que le fait de gagner au loto. C’est pourtant une vision à mettre en perspective. Bien sûr, les levées de fonds se passent plus ou moins bien selon les entrepreneurs et les start-ups. En revanche, il subsiste bel et bien un point commun à toutes les expériences : elles requièrent beaucoup d’attention, d’énergie et constituent une source extrêmement importante de stress pour les co-fondateurs. De plus, n’oublions pas qu’en se concentrant sur une levée de fonds, il devient difficile de s’occuper à faire fonctionner son entreprise comme on le ferait en temps normal, même en étant une équipe de plusieurs co-fondateurs.

Comme le dit si bien le personnage de Spider Man créé par Stan Lee, « avec des pouvoirs viennent des grandes responsabilités » ! Les personnes qui investissent dans l’entreprise entrent à son conseil d’administration. Ainsi, vous devez leur rendre des comptes. Ils s’attendent aussi à ce que votre croissance suive un certain chemin ! Le scénario idéal serait peut-être à l’inverse de ne pas avoir à chercher de fonds tout court , si le projet et le modèle économique le permettent. Ce fut par exemple le cas de Jacques-Antoine Granjon, le fondateur de vente-privee.com.

D’une manière générale, cela ne devrait jamais être une fin en soi. En revanche, consolider son business model de sorte à ce que son entreprise soit rentable, qu’elle réussisse à employer du personnel et gérer sa trésorerie intelligemment, voilà un but louable ! Et si vous devez lever des fonds, il faut essayer de bien choisir ses partenaires. Jérémie Berrebi, co-fondateur de Kima Ventures, nous a apporté un soutien inconditionnel et nous a ouvert les portes de son réseau, ce qui, au delà de la somme investie, est essentiel pour une jeune pousse.

Cliché n°3: « L'entrée en bourse est une sorte de consécration pour une start-up »

C’est un véritable paradoxe. D’une part, tout entrepreneur demeure habité par une logique de long terme avec une envie profonde de voir l’entreprise se développer et enregistrer de bons résultats. D’autre part, je me prête parfois à rêver des nouveaux projets que je pourrais commencer si on nous proposait de racheter Wingz. Aujourd’hui, du moins, il est très difficile de planifier ce qui peut arriver à l’avenir tant l’industrie dans laquelle nous nous situons est mouvante. Je rappelle que nous sommes un des concurrents de l’entreprise ayant la plus forte croissance de l’ère Internet !

Cliché n°4: « Le CEO doit obligatoirement être un fondateur »

Dans une start-up comme dans toute groupe de travail, il est important d’avoir une équipe aux profils complémentaires. Il y a quelques mois, nous avons réalisé que certaines compétences manquaient au sein de notre équipe, notamment sur la partie financière. Il nous est alors apparu judicieux de faire entrer un CEO extérieur s’étant constitué un solide parcours en finance. S’assurer de la bonne gestion de la trésorerie mais aussi faire en sorte que notre modèle économique fonctionne bien, voilà les missions qui lui incombent aujourd’hui. Ce fut pourtant un processus long. En effet trouver la bonne personne, avec le bon profil au bon moment n’était pas une mince affaire !

Cliché n°5: « Le succès d’une start-up vient de la bonne idée »

On parlait précédemment du recrutement. C’en est un bon exemple. Le succès d’une start-up repose en grande partie sur le timing, qui n’est d’ailleurs pas un facteur que l’on peut entièrement maîtriser. À l’origine, on a essayé de construire en France l’équivalent de ce qu’est aujourd’hui Blablacar. Nous étions probablement trop jeunes et pas assez expérimentés. C’était aussi peut-être trop tôt et nous avons échoué.

Cliché n°6: « Etre entrepreneur dans la Silicon Valley, c’est mener la belle vie ! » 

En 10 ans d’entrepreneuriat, je n’ai pas gagné grand chose ! De la première levée de fonds que j’ai réalisé, quelques dizaines de milliers d’euros, j’ai tout investi dans l’entreprise. La deuxième levée de fonds par contre qui était plus conséquente m’a permis de me dégager un petit salaire. L’idée à ce moment était d’avoir de quoi vivre convenablement jusqu’à la prochaine levée de fonds. Il est donc important d’avoir une certaine forme d’endurance et de passion, bien entendu. Sans trop forcer le trait, être entrepreneur revient à recevoir 10 mauvaises nouvelles par jour et une bonne nouvelle par an ! Un soutien extrêmement fort de sa famille, à commencer par ma femme dans mon cas particulier, est un ingrédient essentiel à la réussite.

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