«L’Europe a laissé passer sa chance en n’investissant pas assez dans la recherche biotechnologique»

Par 21 juillet 2015
Laurent Alexandre

La médecine va « devenir peu à peu numérique ». Laurent Alexandre déplore le manque d’investissement dans les NBICS qui y œuvrent.

En novembre dernier, Jean de Chambure et François Sorel recevaient dans l’émission L’Atelier numérique Laurent Alexandre, l’auteur de La Mort de la mort : comment la technomédecine va bouleverser l'humanité et La Défaite du cancer, parus aux éditions J-C Lattès, et président de DNA Vision. Ce Cassandre disert martèle, ouvrage après ouvrage, l’avènement proche d’un homme qui serait « augmenté », en ceci que la maladie serait endiguée par des « anticorps »tout technologiques, et s’étonne qu’un débat philosophique et politique n’émerge pas en Europe à propos des conséquences. Entretien.

Dans votre ouvrage La Mort de la mort et vos différentes interventions, vous scandez que l’homme qui vivra 200 ans est déjà né.

Laurent Alexandre : Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a des sociétés comme Google qui travaillent à rendre l’homme immortel. En octobre dernier, Google a annoncé une grande initiative de diagnostic grâce aux nanotechnologies. À savoir qu’on serait en mesure d’envoyer des milliards de nanocapteurs dans nos cellules, nos organes, de manière à enregistrer des signaux et à repérer des maladies de 5 à 15 ans avant le diagnostic couramment établi par les méthodes biologiques et radiologiques traditionnelles. Il y a une offensive très claire des acteurs de la Silicon Valley pour accélérer l’augmentation de l’espérance de vie humaine. Google souhaite d’ailleurs que notre espérance de vie augmente de 20 années, d’ici 2035.

Et Google serait un acteur sérieux dans ce domaine qui reste quelque peu loin de son métier premier ?

Avec la génétique, la médecine tend à être de plus en plus numérique, avec la prolifération future des capteurs. Capteurs qui vont générer des milliards d’informations par jour attachés à notre dossier médical, ce qui fera de la médecine une science informatique. Et c’est bel et bien le cœur du métier de Google d’analyser des signaux, et en grande quantité. C’est d’ailleurs ce que j’explique dans mon livre La Défaite du cancer : ce sont les technologies informatiques qui permettront de lutter contre le cancer, davantage que les techniques biologiques.

Google est le leader mondial des NBIC. « N » correspond aux nanotechnologies qui utilisent des capteurs, des petits moteurs à l’échelle du milliardième de mètre. « B » à la biotechnologie et notamment la génétique. « I », l’informatique et enfin, « C », la connectique. L’ensemble de ces technologies NBIC va révolutionner la médecine. Je pense qu’à l’horizon d’une quinzaine d’années, nous ne serons plus opérés par des chirurgiens, mais par des automates. L’intelligence artificielle sera en mesure de faire des diagnostics extraordinairement complexes, notamment dans le cas du cancer, pour comprendre toutes les interactions qui existent à l’intérieur des cellules malades. La biotechnologie lira, elle, notre ADN et corrigera les anomalies génétiques, par exemple. Les nanotechnologies pourraient réparer, à toute petite échelle.

Vous êtes assez sévère sur votre vision de l’intelligence française sur le sujet des NBIC.

L’Europe est à la ramasse dans ce domaine-là. Sur ces technologies, le monopole est coréen, chinois, et américain, principalement : ni Facebook, Google, Amazon ou Apple ne sont européens. L’Europe a laissé passer sa chance en n’investissant pas suffisamment dans la recherche. Elle accuse un gros retard en matière de biotechnologies. Il est peu probable, aujourd’hui qu’il y ait un réveil de l’Europe qui lui permette de reprendre un leadership dans ce domaine-là.

Pourtant, prenez l’Institut Pasteur qui est un des fleurons en recherche médicale avancée…

L’Institut Pasteur fait des choses merveilleuses avec des bouts de ficelle. Les instituts américains ont des moyens 10, 20, 30 fois supérieurs. Prenez l’exemple du Broad Institute à Boston, qui dans le domaine de la bioinformatique, a des moyens absolument considérables, par rapport aux instituts français. Les chercheurs français ont un très bon niveau et font des miracles avec des bouts de ficelle. Des bouts de ficelle qui les empêchent de concurrencer les grands géants californiens de la Silicon Valley.

Mais quel est le rêve, au fond, des chercheurs, philosophes, entrepreneurs qui oeuvrent dans le transhumanisme ?

Il y a, bien sûr, le rêve de l’immortalité, et celui de la toute-puissance grâce à l’intelligence artificielle. C’est le projet des grands humanistes, et les dirigeants de Google le sont. C’est en cela qu’ils veulent tuer la mort et développer l’intelligence artificielle. Il existe, à la fois, un vrai optimisme technologique, mais aussi, un éveil d’inquiétude de beaucoup d’intellectuels et entrepreneurs américains quant à l’impact de l’intelligence artificielle. Elon Musk, le fondateur de Tesla, a tiré la sonnette d’alarme, en automne dernier, en expliquant que l’intelligence artificielle pourrait éliminer l’homme, si on n’y prenait pas garde. Le fondateur de DeepMind, grande société d’intelligence artificielle qui a été rachetée par Google, expliquait, il n’y a pas si longtemps que l’intelligence artificielle serait en mesure d’exterminer l’humanité, dès le XXIe siècle. Stephen Hawking, aussi, a rappelé que le scénario de Terminator est possible. Le débat sur la menace potentielle de l’intelligence artificielle est ouvert. En Europe, ce n’est pas vraiment le cas.

Terminons sur une note plus optimiste : dans combien de temps constatera-t-on les effets positifs de ces NBICS ?

Je pense que l’espérance de vie va commencer à exploser à partir de 2030. Ces technologies vont révolutionner la santé progressivement. À partir de 2030, on assistera à un vrai recul d’un certain nombre de maladies. En 2030, le cancer sera, je pense, devenu une maladie chronique, soit une maladie dont on ne meurt plus. C’est la thèse que je développe dans La Défaite du cancer. Je reste relativement optimiste quant au fait que nous pourrons vivre plus longtemps et être moins malade. En revanche, je regrette qu’il n’y ait pas de débat philosophique et politique sur le sujet. Jusqu’où devons-nous accepter de modifier notre humanité pour vivre plus longtemps ? Comment éviter que l’intelligence artificielle se retourne contre nous dans les décennies qui viennent ? Ce sont des débats que nous devrions avoir et que nous n’avons pas.

Édité par Lila Meghraoua

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