"Il faut apprendre aux étudiants africains à innover"

Par 23 juillet 2007
Mots-clés : Smart city, Afrique, Europe

Les TIC représentent un important levier de développement pour l'Afrique. Mais pour y parvenir, le continent doit faire appel à ses propres forces et trouver les moyens de stimuler l'innovation...

Les TIC représentent un important levier de développement pour l'Afrique. Mais pour y parvenir, le continent doit faire appel à ses propres forces et trouver les moyens de stimuler l'innovation.
 
Comment donner à l'Afrique les moyens d'innover?
En développant les formations, tout d'abord, pour permettre à une part toujours plus importante de la population de maîtriser les nouveaux outils technologiques et informatiques.
En stimulant l'industrie ensuite, pour qu'elle s'adapte aux nouveaux besoins et se hisse au niveau des entreprises innovantes.
 
Entretien avec Homère Nkwawo, enseignant et chercheur en génie électrique et informatique industrielle, et président de l'association pour l'éducation et le développement France AED-F, qui revient sur les moyens à mettre en œuvre pour permettre un développement harmonieux de l'industrie et de l'économie notamment grâce aux TIC.
 
L'Atelier : M. Nkwawo, bonjour. Pourriez-vous dresser un bilan de la recherche en informatique et en électronique en Afrique?
 
Homère Nkwawo : La recherche est encore dans un état embryonnaire. Il y a des équipes en Afrique qui travaillent dans le domaine de l'informatique, mais elles rencontrent de sérieux problèmes en ce qui concerne le matériel. Elles ne disposent pas des équipements nécessaires pour mener un travail efficace, comme c'est le cas en France.
Les infrastructures existantes sont soit financées par l'Etat soit par des organismes ou par des fonds propres. A l'IUT de Bandjoun (Cameroun), par exemple, les étudiants doivent s'acquitter de droits d'inscription de 50 000 francs CFA (77 euros).
 
L'Atelier : L'industrie, au Cameroun en particulier, et en Afrique en général, est-elle assez dense pour répondre aux attentes des nouveaux diplômés et les encourager à rester?
 
H.N : Je pense que l'Afrique doit pouvoir mettre sur pied des moyens aptes à permettre à ces étudiants de rester. Cela signifie tout d'abord qu'il faudrait que les entrepreneurs et les chefs d'entreprises puissent venir à l'université avec nous. Il faudrait les introduire au sein des conseils d'administration et les faire participer. Cette présence de professionnels à l'université permettrait d'attirer les étudiants et de faire rester les autres, qui pourraient créer des liens avec les entreprises. Il y aujourd'hui quelques associations mais il n'y a encore rien de vraiment concret. Les quelques entreprises qui ont noué des partenariats, notamment dans les télécoms (avec MTN ou Orange au Cameroun), embauchent des étudiants, mais leurs besoins ne sont pas suffisants pour en employer chaque année. Il faut essayer de diversifier l'offre. Pour le moment, un grand nombre de jeunes diplômés, souvent les meilleurs, sont encore trop nombreux à partir.
 
L'Atelier : Côté innovation, où en sont les Africains dans la création de nouveaux services et usages? Comment ces initiatives sont-elles financées?
 
H.N : Pour le moment, les Africains consomment plus qu'ils n'inventent. C'est la raison pour laquelle les laboratoires et les chercheurs doivent essayer de former les étudiants pour leur apprendre à créer. Quand je fais un cours, à Polytechnique ou ailleurs, je constate que les étudiants sont des assistés. Ils ne pensent pas assez qu'il faut innover. Il faudrait intégrer cela au cycle des études. En France, on nous donne les moyens - théoriques et financiers - de le faire. Ici, il est très difficile de monter un projet seul. Les gouvernements distribuent quelques bourses, mais c'est encore embryonnaire.
En ce qui concerne la consommation, il y a également de nombreux efforts à faire. Le taux de pénétration de la téléphonie mobile, par exemple, est très faible (3,6%). Le portable est encore considéré comme un objet de luxe. Et les opérateurs qui sont sur place ne jouent pas le jeu. Le coût des communications est très élevé, et ne permet pas aux gens d'utiliser un téléphone portable comme ici. Pour remédier à cette insuffisance, il faudrait faire comme en Europe, et permettre à l'Etat de jouer le rôle de régulateur. Dans les radiocommunications, une fois que l'infrastructure est faite, il est possible de baisser les coûts. C'est à l'Etat d'inciter les opérateurs à investir.
 
L'Atelier : Cette envie de consommation et le potentiel de création encouragent-ils les entreprises étrangères à s'installer en Afrique?
 
H.N : Non, pas du tout. En grande partie parce que, si le Cameroun est un pays stable, de nombreux pays en Afrique ne le sont pas. Ces problèmes n'encouragent pas les entrepreneurs étrangers à s'implanter sur le continent. Et quand ils investissent sur place, c'est toujours pour proposer des produits de consommation, et pas pour ouvrir des laboratoires de recherche.
 
L'Atelier : Comment favoriser le développement de projets technologiques nationaux?
 
H.N : Il faut tout d'abord essayer de bien cerner les problèmes des Africains. Il faut également une réelle volonté politique, qui est primordiale. Les possibilités des TIC sont ensuite nombreuses pour aider au développement, que ce soit dans la santé ou dans l'éducation… Il y a beaucoup de choses à faire et qui ne nécessitent pas forcément beaucoup de moyens. Nous possédons déjà les moyens de communication - radio, TV, Internet, mobile. Il nous manque le coup de pouce. Celui-ci doit venir des gouvernements, principalement, mais aussi de la diaspora, car il n'est plus possible de se réfugier dans la perspective d'un Etat-providence. Nous devons nous prendre en main et essayer de gérer nous-mêmes notre destinée. Il nous faut trouver des projets concrets et des bailleurs de fonds comme des banques pour les financer. Rien n'est encore fait en Afrique. C'est un vaste marché.
Propos recueillis par Mathilde Cristiani
(Atelier groupe BNP Paribas – 16/07/2007)

Mentions légales © L’Atelier BNP Paribas