Financement des startups : la France à la remorque du Royaume-Uni

Par 29 août 2016
startup britain

Une note Conseil d'Analyse Economique pointe les déficiences du « Venture Capitalism » à la française. L’Europe continentale profitera-t-elle du Brexit pour remettre en cause l’hégémonie de Londres ? Rien n’est moins sûr.

Les politiques ont désormais bien compris que les startups sont un moteur de création d’emploi. Comme le soulignait récemment une note de l'European Startup Monitor vis-à-vis des startup allemandes, celles-ci sont considérées outre-Rhin comme le "Mittelstand du futur" pour le pays avec une moyenne de 11,5 emplois créés par chaque startup (17,4 emplois par entreprise en Allemagne). Il est devenu vital pour les gouvernements et les élus de stimuler la création de startups sur leurs territoires et même tenter d'attirer des startups étrangères.

Or, depuis quelques mois, suite au Brexit, les gouvernements européens, notamment français et allemands, lorgnent sur ce vivier unique de startups qu'est Londres. Pour preuve, Cornelia Yzer, sénateur de Berlin en charge de l'économie et de la recherche a envoyé une lettre aux startups britanniques les invitant à s'installer à Berlin. Une lettre vantant les atouts de Berlin avec une liste de tous les contacts nécessaires pour mener à bien cette délocalisation sur le continent...

Car en effet, les chiffres avancés par la campagne "Start Up Britain" ont de quoi faire rêver n'importe quel ministre de l'économie européen. En 2014, celle-ci dénombrait 581 173 créations de startups au Royaume-Uni, 608 110 pour 2015 et cette année le compteur est déjà à 440 900. En comparaison, la France a connu 550 700 créations d'entreprises de tous types en 2015, un chiffre impressionnant qu'il faut toutefois modérer car 223 400 de ces créations étaient des micro-entreprises, c’est-à-dire des auto-entrepreneurs.

Les failles du Venture Capitalism à la française

Les recettes du succès du Royaume-Uni auprès des créateurs d’entreprise sont bien connues : fiscalité attractive tant pour les entreprises, leurs fondateurs que leurs investisseurs, formalités administratives allégées, droit du travail bien plus souple pour les employeurs, mais aussi des investisseurs capables de soutenir les startups tout au long de leur croissance.

Dans une note du Conseil d'Analyse Economique rédigée par Marie Ekeland, Augustin Landier et le prix Nobel d'économie Jean Tirole, les auteurs pointent le besoin de la France à renforcer son capital-risque. En effet, si les startups françaises ont réussi à lever 1,81 milliards d’euros en 2015 lors de 484 opérations, soit le double du montant levé en 2014, ce chiffre masque la faiblesse du « venture capitalism » à la française. BPIFrance, donc les fonds publics, jouent désormais un rôle majeur, si ce n’est prépondérant dans le financement des startups françaises. La part des institutions publiques dans les fonds levés à atteint 22,3% en France sur la période 2012/2015 (un chiffre équivalent avec celui de l’Allemagne) alors que cette part n’atteint que 2,9% au Royaume-Uni. Or, selon la note du CAE, le rôle clé tenu par Bpifrance est une force mais aussi une faiblesse pour  ’écosystème des startups françaises car il repose sur le professionnalisme reconnu de l’équipe actuelle.

Les auteurs recommande de doter Bpifrance d’une gouvernance et d’une indépendance vis-à-vis des pouvoirs, clarifier la doctrine de la politique industrielle qui doit dicter ses choix à Bpifrance, de même que guider ses actions afin de laisser émerger un capital-risque français puissant. En outre, les auteurs de la note soulignent la faible participation du système universitaire français dans l’écosystème des startups. Celui-ci ne participe qu’à hauteur de 0,8% des levées de fond contre 5,1% au Royaume-Uni et la France ne compte que peu de fondateurs-chercheurs. Les auteurs appellent à une plus forte implication de la communauté scientifique dans la dynamique entrepreneuriale du pays.

La fiscalité française inadaptée à la nouvelle économie ?

Outre la force de l’action publique, les auteurs soulignent aussi la faiblesse des business angels français. Leur poids économique n’a représenté que 1,7 pour mille du PIB français en 2013, contre 2 pour mille en Allemagne et 4,4 pour mille au Royaume-Uni. Derrière les flamboyants Xavier NielMarc Simoncini et Jacques-Antoine Granjon, les business angels ont les ailes bien trop courtes pour les startups qui se positionnent sur des marchés mondialisés. L’investissement moyen d’un business angel français est 2 fois moins important que celui de son rival anglais et 2,5 fois moins important que son alter ego allemand. La fiscalité française explique pour partie ce maigre résultat et pour les investisseurs étrangers, la France est moins attractive.

Sur le plan fiscal, les auteurs de la note évoquent la mise en place d’une incitation pour que les fondateurs de startups réinvestissent dans l’écosystème les plus-values générées par leurs entreprises. Pour Sébastien Forest, fondateur d'Allo Resto, mais aussi business angel lui-même, "un des points qui me semblent particulièrement problématiques fiscalement parlant concerne l'obligation d'intégrer les titres des startup à la base imposable de l'impôt sur la fortune. C'est une obligation qui peut décourager l'investissement à risque." Il est désormais courant qu'un créateur d'entreprise qui a "réussi sa sortie", c'est-à-dire à réaliser une forte plus-value sur sa startup, crée une nouvelle startup dans la foulée ou devienne lui-même business angel afin d’investir à son tour dans des projets qu'il juge porteurs. Le phénomène des « Serial Entrepreneur » est bien réel tant aux Etats-Unis qu’en France et dans le but d’inciter un créateur d’entreprise à réinvestir ses gains dans de nouvelles startups est l’objet du futur compte « entrepreneur investisseur » annoncé en début d’année par le Ministre de l'Economie Emmanuel Macron. Répondra-t-il aux attentes des business angels et serial entrepreneurs ? Celui-ci doit être présenté par le gouvernement dans les semaines à venir, dans le cadre du projet de loi de finances 2017.

Pour Benjamin Bréhin, Délégué général de l'association France Angels, comparé à son équivalent britannique, le système fiscal français est peu compétitif pour les créateurs de startups tout comme pour leurs business angels. "Le système EIS (Enterprise Investment Scheme) anglais permet de déduire jusqu'à 50% de l'impôt sur le revenu, avec un plafond qui a été porté de 100 000 livres à 200 000 livres en pleine crise financière. Si on le compare à l'équivalent en France, la réduction sur l'impôt sur le revenu Madelin, la déduction est de 18% des montants investis. Le plafond n'est que de 10 000 euros seulement car ces investissements sont considérés comme une niche fiscale. Investir son argent dans une PME qui va créer de l'emploi et de la richesse pour le pays est considéré au même titre qu'employer une femme de ménage ou une nounou..."

Pour l’association des business angels français, le compte « entrepreneur investisseur » est un pas dans la bonne direction car il témoigne d'une prise de conscience du pouvoir public sur cette problématique. "C'est une bonne chose aussi vis-à-vis des jeunes entrepreneurs qui regardent la fiscalité et n'hésitent plus à aller à Londres pour créer leur startups et échapper à un taux d'imposition qui peut atteindre 80% s'ils réussissent !" L'association a rédigé un carnet de propositions à destination des candidats des prochaines élections présidentielles, proposant de sortir les investissements dans les PME du régime des niches fiscales et porter la déduction d'impôt Madelin à 30%, des propositions encore éloignées de ce dont bénéficient les "startupers" anglais.

Un dédale d'aides et dispositifs d'aide difficile à appréhender

Pour Anne de Kerckhove, PDG d'Iron Capital, fond d’investissement basé à Londres spécialisé dans les startups Internet, plus qu'une fiscalité plus attrayante, c'est de simplicité et de rapidité dont les créateurs de startups français ont le plus besoin : "Avec la FrenchTech, Paris Région Entreprises, Bpifrance, il existe une multitude d'aides, de dispositifs de soutien en France, des dizaines d'incubateurs. Pour le créateur d'entreprise, c'est un véritable labyrinthe. A Londres, c'est très simple, nous avons London Tech City et vous êtes certain de pouvoir trouver toute l'aide donc vous avez besoin. En France, c'est compliqué. Il faudrait décomplexifier tout cela, offrir un portail unique où toutes les aides seraient présentées avec les règles de financement de chacun. Il faut gagner en transparence et en lisibilité."

Autre leçon à retenir de l'écosystème britannique, la rapidité d'action. "Pour une startup, le timing, c'est tout ! Une entreprise en phase de création qui a réussi à lever 40 000 € ou même 100 000 € va dépenser ces fonds très très rapidement. Une startup peut mourir en 3 mois seulement, alors lui demander un délai de 8 semaines pour accorder un financement, c'est la moitié de son capital qui est peut-être déjà parti. Les critères des fonds doivent être clairs, transparent et pouvoir donner un go / no-go immédiat est indispensable aux startups qui évoluent sur une échelle de temps qui n'a rien à voir avec celle des corporates."

Un autre facteur limitant dans les montants investis réside dans les conditions de sortie que peuvent espérer ces investisseurs, c'est-à-dire la plus value qu’ils peuvent espérer au moment de la revente de la startup. En moyenne, cette sortie s’effectue au bout de 7 ans d’existence de la startup or les introductions en bourse de startup en Europe sont désormais rarissimes les valorisations espérées par rapport au chiffre d’affaires 2 fois inférieures à celles obtenues à Wall Street. Une aubaine pour ceux qui achèteront les premiers des actions au moment de l’introduction en bourse, mais un vrai manque à gagner pour les investisseurs qui portent l’entreprise depuis ses débuts.

Outre la bourse, peu de grandes entreprises européennes ont adopté une stratégie globale d’acquisition de startups telle que les Google, Facebook ou Microsoft ont mis en place depuis des années. De l'avis de beaucoup d'investisseurs, le blocage de la vente de Dailymotion à Yahoo par le gouvernement en 2013 a eu un effet ravageur auprès des investisseurs américains, généralement peu enclins à miser sur des marchés où l'incertitude politique est élevée. Pourtant, une startup Internet dont les visées doivent être mondiales ne peut aujourd’hui se passer de fonds étrangers. Les fonds spécialisés dans l’acquisition d’entreprise technologique ne peuvent rivaliser avec les fonds de la Silicon Valley et 9 startups européennes sur 10 tombent dans l’escarcelle d’un acquéreur américain. La note souligne une vraie pénurie en France d’investisseurs privés sur le long terme.

Quand l'Allemagne imite la France...

Dans cette course aux startups, l’Allemagne affiche aussi de vraies faiblesses face à la Grande-Bretagne. Au Global Startup Ecosystem Ranking 2015, Berlin devance Paris mais pointe plusieurs places derrière Londres. Le Wall Street Journal titrait en 2015 "The Giant Hole in Germany’s Economy: Startups", soulignant que seulement 2% des allemands de moins de 35 ans ont déjà créé une entreprise, contre un taux de 9% aux Etats-Unis.

Une récente enquête menée par le cabinet Bitkom Research auprès de 143 créateurs d’entreprise pointe les difficultés du financement des startups outre-rhin. Pour 55% des fondateurs de startups allemands, l’écueil numéro 1 reste le financement. 34% d’entres-eux avouent ne pas avoir les fonds pour les 24 prochains mois d’activité de leur entreprise. Lucie Volquartz, responsable du programme startups chez Bitkom souligne : « Actuellement, les premiers tours de financement des startups se déroulent sans trop de difficulté. C’est lorsque les financements recherchés dépassent la barre des 2 millions d’euros que cela devient compliqué. C’est lors de cette phase de croissance que les fondateurs de startups bloquent le plus souvent. C’est la grande différence entre l’Allemagne et le marché américain où cela est plus simple. Beaucoup de startups allemandes qui négocient des tours de plusieurs millions d’euros doivent aller les chercher pour partie au moins aux Etats-Unis car ils ne les trouvent pas en Allemagne. »

Si les porteurs de projets trouvent un soutien plus important de la part des business angels que leurs rivaux français, l’Allemagne se distingue du Royaume-Uni par le haut niveau du soutien des fonds publics. 36% des startups allemandes ont reçues des aides de l’Etat fédéral, de la région ou de l’Union européenne. Sur ce plan, l’Allemagne n'a rien à envier à la France et dispose déjà de toute une série de dispositifs de soutien à ses startups, notamment les fonds INVEST, EXIST, ou encore le HTGF (High-Tech Gründerfonds), un fond public/privé qui a déjà injecté 576 millions d’euros dans plus de 400 entreprises de high-tech allemandes. Un nouveau dispositif est en cours de discussion et celui-ci n'est pas sans rappeler l'action de Bpifrance. « Il ne s’agit encore que d’un plan du Ministère des Finances mais qui n’a pas encore été mis en place" précise Lucie Volquartz. "Il consistera en un fond de 10 milliards de dollars pour des aides qui seront accordé selon la règle de 1 euro investi par les VC donneront droit à un investissement de 1 euros provenant de ce fond. A l’heure actuelle le projet est encore en cours de discussion. »

Tout comme en France, l'Allemagne a pris conscience du manque de compétitivité de sa fiscalité face aux pays scandinaves et au Royaume-Uni vis-à-vis des créateurs d'entreprise. De même, les grandes entreprises commencent à s'impliquer plus activement dans l'écosystème des startups allemandes. A l'image de la France, celle-ci mettent en place des incubateurs afin de constituer un vivier de startup dans leur domaine d'activité. « Les corporates ont mis en place des accélérateurs de startups. Certains ont connu de vrais succès, d’autres moins. L’accélérateur Microsoft de Berlin a été un beau succès, de même que Deutsche Telekom. Ce n'est que plus récemment que des entreprises qui ne font pas partie du secteur high-tech ont lancé de telles initiatives. C'est notamment le cas dans les secteurs du commerce et de l’énergie. C’est une initiative très intéressante puisqu’elle aide ces startups à se faire une place sur leurs marchés mais il est encore un peu tôt pour juger du succès de ces opérations et de leur impact sur l’écosystème des startups allemandes. »

La France et l'Allemagne tentent aujourd'hui de refaire leur retard sur l'écosystème londonien. Si l'esprit startup est désormais bien vivant dans les trois capitales, les moyens d'y parvenir restent très différents. Le Brexit est sans nul doute l'occasion pour les places françaises et allemande de se poser en vraie alternative au modèle britannique.

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