Géopolitique d'Internet : bilan et perspectives

Par 29 octobre 2002
Mots-clés : Future of Retail

En 2000, vous publiiez Le boom de la net économie. En racontant l’avènement du e-commerce, vous expliquiez aussi comment Internet créait de nouveaux usages. Deux ans après, la bulle Internet en moins et 250 millions d’internautes en plus ...

Jean de Chambure (JdC) - En 2000, vous publiiez Le boom de la net économie (Editions de la Découverte). En racontant l’avènement du e-commerce, vous expliquiez aussi comment Internet créait de nouveaux usages. Deux ans après, la bulle Internet en moins et 250 millions d’internautes en plus, vous vous interrogez dans un second ouvrage sur La Géopolitique d’Internet (Editions de la Découverte). Quelles raisons ont motivé ce choix ? Solveig Godeluck (SG) - Mon premier livre avait comme vocation de débroussailler les enjeux de la netéconomie. Dans le second, je ne souhaitais pas raconter la suite, suffisamment rabâchée par les médias : l’éclatement de la bulle autour des valeurs Internet, puis télécom… D’autant plus que j’avais parlé de cette bulle dans mon ouvrage. Malgré ces dégringolades boursières, l’utilisation d’Internet progresse partout dans le monde, tant du côté du nombre des internautes que du temps qu’ils consacrent à surfer sur le Net. Passionnés par les jeux en ligne, les Sud-coréens passent en moyenne 13 heures par semaine sur Internet ! C’est considérable ! Au moment où les usages progressent, les réflexions sur l’impact d’Internet semblent éteintes ou paralysées par la gigantesque perte de valeurs boursières du secteur. Pourtant, l’essentiel me semble être ailleurs. Dans les usages (doit-on laisser les discours technologiques dominer la scène au dépend des réflexions sur l’utilisation du réseau par les internautes ?), dans les enjeux juridiques d’Internet : doit-on considérer le Réseau comme un simple média ou comme un lieu de vie où des internautes discutent, échangent des e-mails, des photos, des fichiers musicaux, et font vivre des communautés ? Je pense qu’Internet est un vrai lieu de vie, que l’on doit le considérer comme un espace virtuel et mondial, et que l’opinion des internautes doit davantage influer sur les lois qui le régissent actuellement. D’où mon idée de rapprocher les concepts géopolitiques développés par Yves Lacoste avec la géopolitique d’Internet. Brisant la règle d’une géopolitique ne reconnaissant comme acteurs que les Etats, Yves Lacoste a été l’un des premiers géographes à attacher de l’importance à l’opinion publique et aux médias. C’est en partant de cette conception que j’ai écrit mon livre. Je conclus avec plusieurs propositions politiques qui tiennent compte d’un aspect essentiel : malgré le poids des Etats et des entreprises, Internet appartient d’abord aux internautes ! JdC - Précisément, selon vous, quel rôle devraient tenir les entreprises face à Internet ? SG – Pour que les usages d’Internet continuent d’être florissants, les entreprises doivent se montrer particulièrement vigilantes sur deux points essentiels : d’une part, l’usage du e-marketing ; d’autre part, sur la desserte des réseaux. Le web ne doit pas être conçu par elles comme une gigantesque galerie commerciale où des internautes passifs cliqueraient sur n’importe quels liens, d’une manière hébétée. C’est au contraire un lieu où les utilisateurs sont généralement plus diplômés que la moyenne, et très au fait des avantages commerciaux que peut procurer Internet. D’où le succès des sites comparateurs de prix ! Les entreprises doivent prendre en compte l’intelligence des internautes, et ne pas les abreuver d’e-mails non-sollicités, comme c’est de plus en plus le cas : en une seule année (avril 2001/avril 2002) le spam a augmenté de 600 % et représente 20 à 30 % du trafic total des e-mail ! Soit 240 à 360 millions de messages (selon la société BrightMail, spécialisée dans le filtrage des e-mails). Second aspect du problème, le réseau. On connaît bien le phénomène de fiber glut (surabondance de fibre optique) au niveau des grands axes d’information (essentiellement les réseaux transatlantiques). En revanche, du côté des derniers kilomètres, le maillage du réseau reste encore faible ou inachevé. Les opérateurs qui sont souvent aussi FAI (Fournisseurs d’Accès Internet) sont tentés d’utiliser cet espace comme un pré-carré où ils peuvent imposer leur loi commerciale au détriment des internautes (prix, vitesse et temps d’accès, coût de raccordement…). Ils enferment l’utilisateur, leur présentent une offre packagée mais limitée. Ils reviennent en fait aux péchés de jeunesse d’un AOL, qui ne voulait pas que ses clients se « perdent » sur Internet et tentait de les confiner à sa plate-forme de services en ligne. Or à ce niveau, à cause du goulet d’étranglement du dernier kilomètre, il y a trop peu de concurrence : l’internaute est donc prisonnier des conditions commerciales qui lui sont faites par des sociétés qui n’ont pas franchement une « culture Internet ». Je donne plusieurs exemples de cette dérive dans un de mes chapitres consacrés au Partage du cybermonde. Ici, de nouveau, les entreprises doivent se montrer vigilantes si elles souhaitent tirer profit de l’utilisation du grand réseau mondial, parce que cela ne pourra pas se faire en trompant les internautes, qui, je le répète, sont des consommateurs plus avertis et exigeants que la moyenne. JdC – Comment résumeriez-vous les grands apports d’Internet et vers où se dirigerait-il, selon vous ? SG – Internet a apporté aux gens un formidable moyen de communication (l’e-mail), un accès presque immédiat à une information à forte valeur ajoutée (comparatif de prix, documents administratifs en ligne, horaires des transports en temps réel…), et la possibilité de partager d’une autre manière leurs hobbies : des communautés de passionnés ont fleuri sur presque tous les sujets ! Du côté des entreprises, les logiciels en ligne, notamment ceux liés au travail collaboratif, et l’avènement des systèmes d’exploitation libres de droit (Linux) sont à l’origine d’une véritable révolution informatique dont on commence juste à mesurer l’ampleur. Mais le succès de ces technologies dépendra de la capacité des entreprises à repenser efficacement leur organisation. Pour faire très court, voilà ce que l’on peut retenir de l’avènement d’Internet. L’avenir est nettement plus difficile à prévoir. Du côté des technologies, on voit bien le potentiel des technologies d’accès haut débit sans fil au Réseau (WLAN, WDSL). Du côté des usages, le PtoP devrait continuer à se développer via les transferts de fichiers textuels, photos, audio et vidéo… , malgré l’espèce de censure qu’essayent toujours de mettre les Majors contre ce type de pratique. Enfin, avec le partage de puissance des ordinateurs (Grid computing), c’est peut-être tout simplement Internet qui sera réduit dans 10 ans au statut d’ancienne technologie, comme le télégraphe ou le pneumatique ! (Propos recueillis par Jean de Chambure)

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