Google et l'Europe "assiégée"

Par 08 mars 2005

Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France, a publié le 22 janvier dans le journal Le Monde un point de vue qui fait couler pas mal d'encre numérique dans la...

Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France, a publié le 22 janvier dans le journal Le Monde un point de vue qui fait couler pas mal d'encre numérique dans la blogosphère. Intitulé « Quand Google défie l'Europe », il mérite effectivement quelques réactions et quelques explications… Dominique Piotet, directeur des études à l'Atelier, donne son point de vue sur la vision du président de la BNF face à Google. Il prône l'ouverture et la numérisation accélérée, plutôt qu'une position d'opposant face au premier moteur de recherche mondial. Arguments et ouvrages de référence à l'appui.
Une Tribune, un jour accessible sur le site de la BNF ? Jean-Noël Jeanneney n'a pas ouvert de blogue... Certains blogueurs le surnomment " Don Jeanneney de la Mancha ". Quoi qu'il en soit la position de celui qui a écrit ce beau livre "Le duel, une passion française (1789-1914)" a le mérite de réveiller les esprits sur un sujet central : la place de la culture francophone sur le World Wide Web.
Revenons d'abord sur les faits . Alors que la Bibliothèque nationale de France peine à numériser son fonds exceptionnel, et à le rendre disponible via son site Gallica, Google décide de lancer une grande offensive. Aux 80 000 ouvrages et 70 000 images déjà numérisés, auxquels vont s'ajouter dans les 5 ans les plus grands titres de la presse française d'avant 1944 pour un investissement de 3,5 millions d'euros, Google répondrait, comme par un pied de nez volontaire, qu'il va rendre accessible par le web plus de 15 millions d'ouvrages, issus des 5 plus grandes bibliothèques anglo-saxonnes (1). 4,5 milliards de pages nouvelles ainsi indexées par Google ! Pour un pharaonique budget de 150 millions de dollars… La guerre est déclarée ? Le sous-titre de l'article de Monsieur Jeanneney le laisse clairement entendre : « Voici que s'affirme le risque d'une domination écrasante de l'Amérique dans la définition de l'idée que les prochaines générations se feront du monde ». Pas moins !
Gallica est un site merveilleux pour tous les chercheurs francophones qui le fréquentent, et j'en fus. Et l'indispensable initiative de la BNF est bien méritoire, et absolument nécessaire. Il faut aller encore plus loin pour rendre accessible en ligne tout ce qui pourra l'être. C'est tout simplement le sens de l'histoire, et c'est ce qui arrivera. Dans ce cadre positif, l'action de Monsieur Jeanneney doit bien évidemment être soutenue. C'est tout l'esprit des Lumières. Il n'est pas là question d'une quelconque domination de telle ou telle culture, mais bien plus simplement de la nécessité de rendre accessible le savoir au plus grand nombre au moyen des formidables outils qui sont les nôtres aujourd'hui : le web  et ses moteurs de recherche ! Le découvrons nous seulement aujourd'hui ? Difficile d'y croire.
C'est donc un peu ailleurs que se trouve la polémique , et nous devons élargir notre focale pour mieux l'appréhender. Car elle se fonde sur un terreau plus insidieux, sur lequel ne pousse pas une herbe qui nous semble de la première fraîcheur. En tout cas, certainement pas une herbe qui pousse sur la toile.
Il apparaît utile de revenir à quelques bons livres, qui éclairent bien le débat que ravive Monsieur Jeanneney.
D'abord , il faut relire Jacques Rigaud . Il publie en 1995 « L'exception culturelle – Culture et pouvoirs sous la Vé République » (2). Nous sortons à peine des difficiles négociations du GATT, au cours desquelles la France a bataillé ferme pour imposer ce concept d'exception culturelle contre une Amérique qui ne veut faire de la culture qu'un bien marchand comme les autres. L'auteur entend prendre un peu de recul sur son sujet. Il y a de quoi, et son livre apporte bien des réponses aux questions soulevées par Monsieur Jeanneney.
Sa longue introduction intitulée « Lettre à des amis européens » rappelle à juste titre que depuis longtemps « la culture française développe une mentalité d'assiégée » (3). Nous reconnaissons bien cette mentalité dans l'article du président de la BNF. Pour défendre cependant – et c'est l'intérêt et la force du livre – une conception française des rapports étroits entre l'Etat et la culture (4). Conception dont il reconnaît qu'elle est une spécificité française qui a fait largement ses preuves mais qui n'a pas son équivalent chez nos voisins, rendant bien délicate la constitution d'une Europe dotée d'une forte politique culturelle. Et, dans ce domaine, j'ai bien peur que la proposition de Monsieur Jeanneney de faire appel à l'Europe « contre Google » ne soit utopiste.
A cette approche Française , dans laquelle l'Etat (et donc, le financement public) est fortement mis à contribution, s'oppose une conception américaine dans laquelle le financement de la culture n'est possible que par « le choix entre le marché et la générosité, le prix payé et l'offrande consentie ». C'est la voix logique choisie par Google. Pourquoi s'en étonner ? L'Amérique conçoit la culture d'abord comme un bien marchand, contrairement à nous. Faut-il rappeler cette évidence ? Et bien plutôt que de fustiger ce que font les Américains, faisons donc les choses à notre manière et consacrons de plus importants budgets à la numérisation, si telle est la priorité….
Ceci nous conduit à aborder le dernier point soulevé par le livre de Jacques Rigaud. Dés 1995 il signalait dans son dernier chapitre l'importance capitale du multimédia et de la révolution d'accès qu'il allait entraîner. Il avait déjà vu le risque d'uniformisation de la pensée que ces outils pouvaient apporter, mais il jugeait que c'était une pente naturelle. A l'époque, Internet n'existait qu'à peine, mais le CD Rom se développait. Google n'existait pas, mais la BNF avait déjà quelques siècles. Qu'avons-nous fait depuis ? Et dès 1995 Joël de Rosnay exposait de façon limpide les enjeux de la numérisation dans « L'homme symbiotique ». Et seulement 70 000 ouvrages numérisés par la BNF ? Il est effectivement temps de tirer des sonnettes d'alarme…
Il faut aussi également se poser des questions sur l'antagonisme géographique supposé par le sous-titre de l'article du président de la BNF. C'est donc l'Amérique, au moyen de son bras armé Google, contre l'Europe ! En fait, à mieux lire l'article, c'est le monde anglo-saxon contre ce qui reste de l'Europe quand on lui ôte le Royaume-Uni. C'est déjà plus étrange. Et cette approche me semble curieusement suspecte.
Qu'il nous soit ici permis de douter fortement que l'Amérique ait une volonté de domination culturelle aussi fortement exprimée. Que Google veuille enrichir son moteur, pour en accroître l'attrait et donc les revenus publicitaires liés, ceci semble l'évidence même . Mais il y a un tortueux chemin entre cette remarque et l'affirmation d'une Amérique dont la volonté serait d'imposer à tous sa vision du monde. Bien entendu, d'un point de vue politique et géostratégique, l'Amérique de l'administration Bush tente d'imposer ses vues par tous les moyens, y compris militaires. Mais est-ce toute l'Amérique ? L'Amérique de la Silicon Valley, où se développe Google et où se situe Stanford, ou celle de Harvard sur l'autre côte, ne me semble pas être de la nature de celle que dénonce Monsieur Jeanneney. Par ailleurs, le livre d'Emmanuel Todd « Après l'empire – Essai sur la décomposition du système américain » (5) laisse beaucoup de doute quant au succès éventuel de la prétendue volonté hégémonique de l'Amérique. Cessons donc de nous faire peur en agitant le risque des invasions pour dresser de puissantes barrières. Après les pays communistes, c'est donc l'Amérique le diable ?
Numérisez ! Numérisez donc ! Et au plus vite. A qui la faute si nous sommes en retard ? Dés 1995, tous les éléments de compréhension de ce qui allait arriver étaient sur la place publique . Rendez accessibles au plus grand nombre ces trésors dont regorgent nos archives et nos bibliothèques. Et rendez les lisibles par Google et les autres moteurs de recherche. Sans placer de l'idéologie où il n'y en a pas. Sans penser que nous sommes assiégés par une Amérique fantasmée, dont les ambitions n'existent que dans l'imaginaire. Les moteurs de recherche sont des outils, des robots. Ils n'ont pas d'idéologie propre et ne sont certainement pas l'outil d'une guerre autre que commerciale.
Et que nous importe, à nous Européens, cette guerre, puisqu'elle se joue entre des géants américains que sont Google, Yahoo ! Amazon et Microsoft ? Au final, si des entreprises commerciales doivent disparaître aux Etats-Unis, tant pis. Les outils, eux, resteront, puisqu'ils sont utiles et utilisés. Et ne vous inquiétez pas pour les alternatives à ces moteurs d'origine américaine : il en existe des européens et des français d'excellente qualité. Les internautes savent faire le choix des outils qui leur conviennent le mieux (comme le montre la constante progression du navigateur Firefox par exemple).
Consacrez donc plutôt votre précieux temps à trouver des financements pour accélérer le processus, en comprenant comment fonctionnent ces moteurs pour rendre nos contenus visibles et accessibles (6). C'est une lourde tâche, mais indispensable. La bonne stratégie consiste à utiliser les outils existants plutôt qu'à vouloir les contourner avec des usines à gaz. Souvenons-nous de la ligne Maginot, et tirons-en enfin des conséquences !
Dominique Piotet Directeur des études de l'Atelier
(1) New york Public Library, Stanford, université du Michigan, Harvard (USA) et Oxford (Grande Bretagne).(2) Grasset, 299 pages.(3) Op.cit., page 10(4) « Il y a toujours eu en France, et c'est l'évidence, un rapport plus étroit qu'ailleurs entre la culture et le pouvoir », op.cit., page 24(5) Folio Actuel, Octobre 2004 (avec une postface inédite)(6) Voir à ce sujet l'article de Hubert Guillaud « Google et le défi de l'indexation » qui montre que Gallica « n'est pas un modèle d'indexation ». Sur le site www.internetactu.net
(Atelier groupe BNP Paribas - 08/03/2005)

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