« Le gouvernement, un des derniers territoires à conquérir en matière d'innovation »

Par 31 mai 2012
Mots-clés : Smart city, Amériques
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Le secteur public est encore un territoire encore peu touché par l'innovation, et c'est précisément ce qui le rend attractif pour certains. A San Francisco, gouvernement local et entrepreneuriat sont loin d'être antinomiques. Au contraire, ils peuvent s'alimenter et créer de nouvelles opportunités.

 

 

Entretien avec Shannon Spanhake, Deputy Innovation Officer de la ville et du Comté de San Francisco. 

L'Atelier: Vous êtes Deputy Innovation Officer de la ville et du Comté de San Francisco, il s’agit d’un titre plutôt nouveau n’est-ce pas ?

Shannon Spanhake: En effet, la position de « Chief Innovation Officer » a été créée par le Maire Lee peu après son élection en tant que 43è maire de San Francisco. Il a désigné Jay Nath pour occuper cette fonction, et Jay m’a désignée pour être son adjointe. Nous sommes une équipe de deux personnes, et avons l’opportunité fantastique de créer un programme d’Open Innovation qui a pour but d’améliorer l’aide que le gouvernement peut apporter aux entreprises, aux entrepreneurs et aux citoyens pour qu’ils continuent de faire de San Francisco la capitale de l’innovation dans le monde. Le Maire Lee a été un des premiers à créer cette fonction au sein de son équipe, ce qui témoigne de son ambition dans ce secteur.  

Vous avez tous les deux une carrière dans le monde de la technologie et des startups…  

Effectivement, Jay et moi avons tous les deux travaillé pour des startups tech, et - avons également fait du consulting, du coup nous nous sentons très proches de cette communauté. Nous essayons d’appliquer certaines pratiques acquises à travers ces expériences dans notre métier au sein du gouvernement ; nous restons agiles, prenons des risques dans une certaine mesure, apprenons de nos échecs, et nous réalisons nos projets par itérations rapides, jusqu'à produire un produit viable. Le portfolio de nos projets est d’ailleurs intitulé « Une Startup Appelée Gouvernement. » Autrement dit, nous travaillons comme une startup à l'intérieur du gouvernement. Nous avons les ressources d’une startup (un budget nul et une équipe de deux).Du coup nous devons consacrer notre temps à des projets dont l'impact et les opportunités générées seront les plus importants possible – cela s’appelle « platform-play. »

Sur quoi travaillez-vous exactement ?

Nous avons récemment lancé un projet qui s’appelle ImproveSF, une plateforme en ligne qui connecte des problématiques urbaines à des citoyens qui peuvent apporter des solutions. Par exemple, les premiers challenges demandaient aux participants de voter entre plusieurs solutions pour améliorer notre système de transportation public. Dans un autre challenge nous avons demandé à notre communauté de créer un nouveau logo pour la marque SFMTA. Les réponses ont été nombreuses, ainsi que les votes, commentaires et débats. Nous avons obtenu de très bonnes propositions aussi bien de la part de conducteurs de métro que d’étudiants et de designers professionnels. Les citoyens sont tout à fait prêts à mettre leur expertise personnelle au service du gouvernement si on fait appel à eux. Par ailleurs, nous cultivons d’autres moyens pour que les citoyens participent aux problématiques de la ville, notamment en organisant des hackathons. En Février par exemple, nous avons travaillé avec le California College of the Arts et Mix and Stir Studios pour organiser une séance de travail sur la thématique des taxis, comment améliore leur répartition dans la ville et l’indication des horaires de métro et de bus dans la ville. Pour cet événement, nous avons réuni des représentants du gouvernement, des entreprises de taxi, un chauffeur de taxi pour expliquer la complexité du problème, des designers, des programmeurs et des entrepreneurs, qui ont passé le week-end à travailler sur la question. Une des propositions gagnantes sera peut-être adoptée. Le vrai défi, pour les hackathons, c'est : qu'est-ce que nous allons faire après ? Les hackathons, permettent de produire d’excellents prototypes, mais comment en faire de véritables produits viables? C’est une vraie question, car les gouvernements ne peuvent travailler que sur des solutions viables. Nous pouvons nous inspirer des bonnes pratiques des startups, mais contrairement à elles, nous ne pouvons pas nous permettre d’échouer ou de faire faillite.

Est-ce difficile de rendre les problèmes de la ville attirants pour les jeunes développeurs et entrepreneurs ?

Pas du tout ! Les citoyens sont extrêmement motivés, et l’ont été pour nos projets ImproveSF, OpenData et nos hackathons. Il est vrai que travailler pour le secteur public a toujours été un peu stigmatisé, mais depuis que j’ai commencé à travailler moi-même pour la fonction publique, j’ai découvert que beaucoup de fonctionnaires sont extrêmement passionnés et dévoués. J’ai été très inspirée par ce secteur et j’espère pouvoir contribuer à redorer l’image du secteur public… vive les fonctionnaires 2.0 ! Travailler pour la fonction publique, c’est avant tout du « problem solving » mais à grande échelle. La plupart des entrepreneurs étant fondamentalement des gens qui trouvent des solutions à des problèmes, le gouvernement est de fait un des meilleurs secteurs où travailler. Le gouvernement est sans doute la dernière frontière qui reste à conquérir sur le plan de l’innovation, c’est un des derniers territoires encore relativement imperméables à l’innovation qui s’est développée autour de lui – c’est cela qui en fait, selon moi, quelque chose de palpitant.

Quelles sont les best practices que vous vous voudriez partager avec d'autres gouvernements sur la façon de s'adresser au monde de la technologie et de suivre les tendances de l'innovation ?

Je dirais que la première chose à faire pour s’ouvrir au monde de l’innovation c’est de mettre en place une équipe Innovation qui joue le rôle d’interface entre le secteur des nouvelles technologies et celui du gouvernement local, pour aider les entrepreneurs à monter des entreprises et à les développer dans votre ville. Il faut créer de l’offre et de la demande. A San Francisco nous avons beaucoup d’offre, et notre question est : comment créer une demande pour cette offre ? Nos budgets sont relativement inaccessibles aux startups, par contre nous ne pouvons pas créer de technologie. Trouver des moyens de réduire ces barrières permettrait de créer de nouvelles opportunités de marché qui encourageraient plus d’entrepreneurs à concevoir des « technologies civiques » - le potentiel pour ce type d’innovation est immense. Pour suivre les tendances de l’innovation, nous faisons de la veille, mais encourageons également nos communautés à se manifester à nous. Prenez par exemple l’économie du partage. C’est un secteur très fertile en terme de business, basé sur l’idée que les éléments sous-utilisés sont monétisables – pensez co-working, voitures partagées, locations hyper-locales. Les entreprises de l’économie du partage grandissent très vite, sont bien organisées et font entendre leur voix à travers de nombreux événements (chats collaboratifs), des écrits (Shareable.net) et une bonne présence sur les réseaux sociaux. Ce secteur est plutôt nouveau mais s’est imposé. Ils se sont rendus visibles  et nous avons répondu à cette tendance. Nous avons participé à une table ronde sur le sujet en Avril. Le Maire Lee a également créé le premier groupe de travail national sur l’économie du partage afin d’évaluer les bénéfices économiques et les questions légales en jeu. J’espère que notre travail à San Francisco pourra faire émerger des conversations similaires dans d’autres villes dans le monde, de sorte à ce que les entreprises innovantes puissent étendre leurs activités.  A San Francisco, nous encourageons la prise de risque, les approches bottom-up et les bizarreries – c’est ce métabolisme qui fait de San Francisco une ville en bonne santé.  

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