"Internet ne fait pas disparaître le lien social, il donne aux individus la possibilité de le maîtriser davantage"

Par 12 avril 2007
Mots-clés : Future of Retail

Interview de Jean-Louis Missika, sociologue des médias et vice-président d'Iliad, est l'auteur du livre La Fin de la télévision (éditions du Seuil, 2006)...

Jean-Louis Missika, sociologue des médias et vice-président d'Iliad, est l'auteur du livre La Fin de la télévision (éditions du Seuil, 2006).

L'Atelier : Jean-Louis Missika, bonjour. Vous avez publié l'année dernière un ouvrage sur "La Fin de la télévision". Qu'entendez-vous par ceci à l'heure où les chaînes se multiplient et où les téléspectateurs sont de plus en plus rivés à leurs écrans?
Jean-Louis Missika : Au contraire, les dernières mesures d'audience indiquent que le temps consacré à la télévision diminue et que cette baisse est très sensible pour les jeunes. Une chaîne de télévision fonctionnait autour de trois éléments: le transport d'images animées à domicile, une programmation avec des rendez-vous et de larges audiences. A partir du moment où l'on a des audiences de plus en plus limitées, voire fractionnées jusqu'à arriver à des formes d'audience ou d'écoute individuelles de la télévision, et où l'on voit disparaître progressivement la tradition du rendez-vous au détriment de la catch-up television, de la VOD (Video on Demand) ou la SVOD (Subscription Video on Demand), on rentre dans un univers profondément différent. Celui-ci propose un très grand nombre d'images animées et d'émissions qui sont fournies au téléspectateur, mais qui ne sont plus de la télévision au sens traditionnel du terme. Il faut ajouter à cela que les plates-formes audiovisuelles sur Internet comme YouTube ou DailyMotion autorisent les contenus autoproduits et modifient en profondeur la relation entre celui qui diffuse et celui qui regarde, qui n'est plus stable et immuable comme avant.
L'Atelier : La vidéo sur Internet annonce donc la fin de la programmation, et donc plus de liberté, plus de choix, pour l'internaute?
J.L.M : Oui, tout à fait. Le pouvoir de programmer passe des mains de l'éditeur à celles du téléspectateur.
L'Atelier : Ce credo du "quand je veux" va-t-il également modifier nos attentes?
J.L.M : Tout d'abord, vous avez le phénomène de l'UGC (User Generated Content), c'est-à-dire le fait que l'émission de télévision va de plus en plus devenir une co-production ou une co-création entre le téléspectateur et l'éditeur. Ensuite les formats, les codes, les moments de consommation vont tous évoluer progressivement. Tout cela ne se fera pas en un jour, les habitudes médias étant des habitudes extrêmement ancrées. Il y a des gens qui ont pris des habitudes de consommation de la télévision il y a une vingtaine d'années et qui n'en changeront pas facilement. Les choses bougent cependant relativement vites. Quand on voit les scores de fréquentation assez spectaculaires des sites de videosharing, on voit bien qu'il y a une manière de consommer les images qui est en train de changer. Ce qui ne veut pas dire du tout qu'il y aura moins de consommation d'images, bien au contraire.
L'Atelier : Comment faire alors pour amener ces personnes qui n'ont pas l'habitude du Net à ces nouveaux usages?
J.L.M : Je crois qu'une partie des gens ne basculera pas dans cette consommation-là et qu'il faut s'attendre à une coupure générationnelle avec une cohabitation entre plusieurs manières de consommer les images. Bien entendu, les choses ne seront pas totalement verrouillées d'un côté et de l'autre, mais je pense qu'il y a un décalage entre les natifs du numérique et les autres qui reste assez spectaculaire!
L'Atelier : Sommes-nous et serons-nous des zappeurs-consommateurs toujours plus libres ou au contraire de plus en plus asservis par la multiplicité du choix et des supports (TV, Internet, mobile)?
J.L.M : Je crois que les deux sont vrais. Il y avait dans la télévision classique un système de domination qui existait malgré tout entre celui qui consommait et celui qui produisait, qui éditait, et qui fixait des rendez-vous. N'oublions pas que la TV a été pendant des années maîtresse des horloges des gens! De ce point de vue là, cette nouvelle donne offre une liberté. Et en même temps, on sait bien que des sociétés comme Google et d'autres moteurs de recherche, vont jouer un rôle déterminant et vont beaucoup influencer les modes de consommation. Les outils de mesure et d'analyse des comportements, ce qu'on appelle le profiling des internautes, créeront également de réels problèmes en matière de liberté individuelle et de respect de la vie privée. Il y a une connaissance du comportement de consommation sur Internet auquel même les spécialistes les plus fous de la mesure d'audience en télévision n'auraient jamais rêvé.
L'Atelier : Ce choix, cette multiplicité que nous offre la vidéo sur Internet, annoncent-ils la supériorité de l'image sur tout autre média?
J.L.M : Non, je pense simplement que pendant longtemps Internet n'a pas été totalement multimédia, principalement à cause du problème de débit et des applications, parce que l'image animée n'était pas si simple à produire d'un côté et à délivrer au domicile de l'autre. Aujourd'hui avec le haut débit, et demain avec la fibre optique, mais aussi avec les applications Flash ou le MP4, soit toutes les techniques de compression et d'allègement de la page que permettent les nouvelles applications, nous rentrons dans un moment où l'image animée a le même statut que le reste. Internet va devenir fondamentalement un outil multimédia au sens fort du terme, c'est-à-dire combinant l'image, le son, le texte, l'infographie, l'interactivité et donc la possibilité du upload à débit symétrique. Toutes choses qui vont transformer en profondeur la nature de la création. Je crois que l'opposition entre texte et image va être remise en cause justement par ces outils qui combinent les deux de façon beaucoup plus dynamique que le support papier ou la télévision.
L'Atelier : Mais vous ne pensez pas qu'entre un texte et une vidéo pour une même information, il est plus tentant de choisir l'image, plus facile à absorber?
J.L.M : L'opposition qu'il y a entre la parole et l'écrit, qui est une opposition entre flux et stock, est valable dans toutes les formes de communication. C'est-à-dire qu'elle existe aussi pour l'image. Et donc le fait que cette image soit stockée sur Internet, qu'elle puisse être regardée à plusieurs reprises et non plus consommée comme un flux comme c'est le cas pour la télévision, créé les conditions d'une critique de l'image beaucoup plus puissante que ce qui était possible avec la télévision. C'est d'ailleurs pour cela que la dénonciation des manipulations de l'image ou des constructions de l'image se font plus fréquentes sur Internet, parce que vous avez la possibilité de comparer plusieurs images entre elles, de les examiner, de les analyser, et donc de repérer tous les problèmes qui peuvent être liés à une manipulation. Nous rentrons dans une approche où l'image-flux ressemble à l'oralité alors que l'image-stock ressemble à l'écriture, c'est-à-dire avec les possibilités de stockage et donc de comparaison et de critique. Il va y avoir une transformation fondamentale sur Internet liée à la facilité avec laquelle on pourra comparer une image avec une autre.
L'Atelier : La TV fédérait un public varié autour d'une émission et constituait un lien social. Internet créé-t-il  une nouvelle forme de lien social?
J.L.M : Le lien social tel qu'il était construit par la télévision comportait une forte dimension de contrainte, la télévision délivrait le même message pour tous, au même moment. Celui qui se construit avec Internet est plus souple, avec des communautés éphémères, basées sur des affinités que l'on peut quitter quand on veut. Il donne un sentiment de liberté. Naturellement, l'inconvénient de cette liberté est une plus grande fragilité du lien social, la faible solidarité et le risque de l'isolement des plus faibles. On peut donc être face à des situations où les gens n'ont plus de raisons de vivre ensemble, ce qui pose un réel problème pour la communauté. Maintenant, il est évident qu'Internet ne fait pas disparaître le lien social, il donne aux individus la possibilité de le maîtriser davantage.
L'Atelier : Pensez-vous que le modèle des plates-formes de partage de vidéo, où le consommateur est créateur est viable?
J.L.M : Oui, tout à fait. Nous assistons actuellement aux balbutiements de cette nouvelle donne avec des sites comme DailyMotion ou YouTube, qui connaissent des difficultés pour trouver un modèle économique viable. Mais on voit déjà avec netteté vers quelle direction ces plates-formes se dirigent, avec la possibilité pour les individus de produire ou de co-produire. De nouvelles possibilités de sélectionner les produits sont en train d'émerger-le social cataloging par exemple- parce que bien évidemment certaines vidéos ne sont pas regardables et l'offre est pléthorique. Il faudra donc trouver des moyens de combiner l'accès de tous non seulement à la consommation mais également à la production, avec des modalités de sélection et de hiérarchisation des produits. Ces modalités sont de trois ordres. Deux existent déjà, le moteur de recherche et la notation par les internautes, la troisième cherche son modèle économique, la sélection et l'édition par des professionnels.
L'Atelier : L'engouement pour ces nouvelles opportunités de création va-t-il se poursuivre, ou ne demandera-t-on à l'Internet de n'être qu'un nouveau mode de consommation pour la vidéo?
J.L.M : Je pense qu'il va se poursuivre et se semi-professionnaliser. Aujourd'hui, sur Wikipédia, il y a 10% de contributeurs et 90% de consommateurs. Et à l'avenir, il y aura la possibilité dans les dispositifs d'être un simple consommateur ou un consommateur-producteur. Les deux statuts seront accessibles. Bien entendu, la majorité des gens consommera simplement.
L'Atelier : La TV traditionnelle a-t-elle encore un bel avenir devant elle?
J.L.M : Bien sûr! Ce qui va se produire, c'est qu'Internet va absorber cette télévision telle qu'elle est, mais aussi la radio et la presse écrite. Vous aurez de la télévision sur Internet, et les gens qui voudront consommer à l'ancienne, avec une programmation établie par d'autres ou dirigée par un algorithme, pourront le faire, et auront des outils pour cela. Il y aura une consommation passive, relaxante, détendue des images à travers des modalités de programmation qui existeront.
L'Atelier : Peut-on envisager une convergence pérenne entre ces deux supports? TF1, par exemple, propriétaire de la plate-forme de partage de vidéo Wat.tv, souhaite diffuser les vidéos des internautes sur sa chaîne. Cette initiative pourrait-elle se généraliser?
J.L.M : Je ne crois pas que cela soit possible sous cette forme-là. L'exemple de Wat.tv est une idée sympathique, mais la fascination de l'internaute qui partage ses vidéos à l'idée que celles-ci passent à la TV reste à démontrer. Cela ne correspond pas à ce qui est recherché sur Internet, soit la construction et la reconnaissance de la communauté. Or celle-ci se joue dans le video-sharing et pas dans la diffusion sur la grande chaîne de télévision. Ce modèle, par contre, peut-être envisageable en production, dans une logique de repérage de talents, avec des producteurs de TV qui peuvent repérer des artistes sur Internet et proposer de produire leurs œuvres. Voilà un modèle dans lequel je crois!
Propos recueillis par Mathilde Cristiani
(Atelier groupe BNP Paribas – 13/04/2007)

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