Jeremy Rifkin : les croisades d'un économiste dans le vent

Par 10 juin 2005

Jeremy Rifkin n'est pas à proprement parler un spécialiste d'Internet. À vrai dire, il est d'abord et avant tout un spécialiste des tendances, qui sent le vent de la mode et s'approprie avec...

Jeremy Rifkin n'est pas à proprement parler un spécialiste d'Internet. À vrai dire, il est d'abord et avant tout un spécialiste des tendances, qui sent le vent de la mode et s'approprie avec gourmandise, intelligence et une grosse pointe d'idéologie, les sujets qui passent. Surtout s'ils ont un rapport avec les changements induits par les évolutions technologiques et scientifiques. Pour mieux partir en croisade, qu'il organise avec un art consommé de la médiatisation. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard qu'il a fondé et qu'il dirige la Foundation on Economics Trends ( www.foet.org ).

Ce touche-à-tout iconoclaste de l'économie a écrit sur les sujets à la mode et sur tous ceux qui fâchent… Et les critiques américaines se font féroces à son égard. Accusé d'être un « neo-luddiste », un « anti-science », un activiste professionnel. Time Magazine ira jusqu'à le qualifier « d'homme le plus haï par la science ».

Il est vrai que ses positions sont pour le moins connotées. Né à Denver, Colorado, en 1943, il est diplômé de la prestigieuse université Wharton, où il enseigne, avant de rejoindre Washington à la tête de sa fondation. Pacifiste pendant les années 60 et 70, il a été un militant actif contre la guerre du Vietnam . Pour concentrer ses efforts à partir de la fin des années 70 sur les grands changements technologiques et leurs effets potentiellement néfastes s'ils se développent en dehors de toute régulation de l'Etat. Cette position elle-même ne pouvait que le placer à la marge de la pensée américaine.

C'est son livre La Fin du travail , publié en 1995, qui le fera connaître du grand public, notamment en France où s'amorce le débat sur la réduction du temps de travail. Déjà, les impacts des nouvelles technologies et les gains de productivité qu'elles induisent lui font envisager un monde dans lequel le travail ne jouera pas le rôle central qu'il a encore aujourd'hui, créant d'ailleurs d'importantes situations de crise et une transition douloureuse vers d'autres modes de production des richesses. Mais c'est surtout avec The Biotech Century en 1998 puis avec L'age de l'accès, la vérité sur la nouvelle économie  en 2000 que Rifkin se fera connaître dans le monde des passionnés de sciences et d'Internet.

Sa vision est à la fois critique et novatrice. Rifkin affiche une grande méfiance face aux développements d'une science non régulée. Surtout en matière de biotechnologie, pour laquelle il redoute les pires dérives si elle n'est régulée que par le marché. Et il développera à partir de ses analyses une sensibilité forte sur les problématiques d'environnement, jusqu'à prendre la tête d'une campagne pour la réduction de la consommation de viande bovine, dont l'élevage dégage selon lui des doses très élevées de méthane qui contribuent de façon significative à l'élévation de la température de la planète !

Le développement de la société en réseau, basée sur Internet et les usages qui en découlent, annoncent selon lui la fin du capitalisme traditionnel. Ce qui compte dans ce nouvel âge n'est pas la possession du capital ou de la force de travail (souvenons-nous qu'il a déjà pronostiqué la fin du travail !), mais bien plutôt la capacité d'accéder pendant un temps donné à une information ou à un service via le réseau. Bien culturel, information, accès au e-commerce bien entendu. Mais c'est également tout un rapport à la propriété qui se modifie. Louer sa voiture et les services associés pendant le temps nécessaire à son usage plutôt que la posséder indéfiniment par exemple.

Des logiques comme celles du nouveau business model d'IBM basé sur le « On Demand » sont des illustrations directes de ce phénomène. D'autres modèles, comme celui de l'assurance automobile qui s'oriente vers une facturation à l'usage, et tous les modèles du « Pay per use » et du « Pay per view » en sont la concrétisation. L'intuition et l'argumentation sont précises et Rifkin, malgré toutes les faiblesses du livre, a certainement formalisé une des caractéristiques fortes d'un nouveau mode de consommation et de production des richesses dans une société en réseau. Qui trouve aujourd'hui de très nombreuses concrétisations, confirmées par l'évolution rapide des usages.

Décalé, pronostiquant rien de moins que la fin du capitalisme, il n'avait qu'un pas à franchir pour annoncer la fin du rêve américain ! C'est chose faite avec son dernier livre The European dream, How Europe 's vision of the future is quietly eclipsing the American dream . Rifkin, décrié aux Etats-Unis, a depuis longtemps trouvé en Europe un terrain plus favorable à ses idées. La Fin du Travail a suscité de nombreux débats, notamment en France. Rifkin a été conseiller personnel de Romano Prodi pendant sa présidence de la Commission Européenne. Il était donc naturel qu'il s'invite dans la campagne en faveur de la constitution européenne. Avec peut-être un peu trop d'optimisme et d'enthousiasme à en juger par les résultats récents du vote pour le traité...

Jeremy Rifkin est un esprit libre et un agitateur d'idées. Il a des convictions et il les défend. On peut ne pas adhérer à l'ensemble de ses positions, mais elles nous obligent à réfléchir et cela fait du bien.

Dominique Piotet , pour l'Atelier BNP Paribas

(Atelier groupe BNP Paribas - 10/06/2005)

Mentions légales © L’Atelier BNP Paribas