Pour l’honneur du pirate : l’industrie musicale deviendrait-elle luddiste ?

Par 11 mai 2004

Que l’on soit pour ou que l’on trouve cela abominable, il est un fait qui reste têtu malgré les enquêtes incertaines fondées sur les « déclarations » des internautes : Une grande partie des...

Que l’on soit pour ou que l’on trouve cela abominable, il est un fait qui reste têtu malgré les enquêtes incertaines fondées sur les « déclarations » des internautes : Une grande partie des usages des accès Internet à haut débit est aujourd’hui consacrée au téléchargement en ligne. Est-ce nécessairement illégitime ? Est-ce réellement la grande cause de la baisse des ventes mondiales de CD ? L’industrie musicale accomplie-t-elle une démarche intelligente en consacrant des dizaines de millions d’euros pour tenter de diaboliser des internautes qui pour la première fois - à la différence du disque, des cassettes, puis des CD -, utilisent une technologie dont les majors n’ont pas prévu et encore moins contrôlé la diffusion ? On est en droit de répondre par la négative et d’expliquer pourquoi. C’est ce que fait pour le site de l’Atelier Dominique Piotet, directeur des études de l’Atelier.« Une partie des internautes nous font un bras d’honneur, pour ne pas dire un doigt d’honneur » vient de déclarer Hervé Rony, directeur général du Syndicat National de l’édition phonographique (SNEP), qui regroupe 80% des acteurs du marché français. « Nous faisons un doigt d’honneur aux pirates qui téléchargent illégalement de la musique en ligne » répond Gilles Bressan, président de ce même SNEP. Et d’appuyer son propos par une tonitruante campagne de publicité – au budget de plusieurs millions d’euros – montrant un doigt d’honneur derrière les barreaux, au slogan évocateur : « la musique gratuite a un prix ». 300 000 euros et 3 ans d’emprisonnement selon la loi !Cette déclaration – qui sent bon les bagarres de cours d’école du petit Nicolas cher à notre enfance – émane du puissant lobby d’une profession bien mal en point : -21,4% de chiffre d’affaires pour le premier trimestre 2004 par rapport à la même période en 2003 – après un recul de 15% pour l’année 2003. Et elle sonne comme le cri de guerre désespéré d’une citadelle assiégée de toute part avant l’assaut final. Pierre Desproges aurait sans doute déclaré dans un de ses vibrants réquisitoires du Tribunal des Flagrants Délires : « Je te condamne, salaud de client, enfoiré d’amateur de musique et de cinéma, qui ne veut pas payer ce qu’il peut obtenir facilement et gratuitement ».Il y aurait de quoi rire de cette campagne d’une industrie qui n’est plus capable de montrer aujourd’hui sa valeur ajoutée, si les premières condamnations n’étaient tombées : le 29 avril 2004, six internautes français ont été condamnés à des peines de prison avec sursis et à des amendes de plusieurs milliers d’euros pour avoir téléchargé des films sur Internet. Le plus lourdement sanctionné est un grand-père coupable d’avoir constitué une pharaonique DVDthéque d’une centaine de films pour ses petits enfants ! Ca, c’est du bon méchant pirate comme on aime en voir au cinéma. Qui fait bien peur… Et ce n’est que le début.Sur 23 millions d’internautes français, on estime qu’ils sont huit millions à télécharger occasionnellement et 750 000 à le faire régulièrement. Un internaute sur trois en France est donc un affreux pirate, avec son bandeau autour de l’œil et son couteau entre les dents, à faire bras et doigt d’honneur à une pauvre industrie du disque, qui n’a rien vu venir et n’a rien été capable de proposer. Il s’échange aujourd’hui en France plus de 16,4 millions de fichiers musicaux par jour, contre seulement 400 000 CD vendus. Et le développement rapide du haut débit dans notre pays ne devrait pas améliorer les affaires de majors qui n’en ont plus que le nom : 2/3 de la bande passante du haut débit sont consacrés à du téléchargement !Il est urgent d’arrêter les dérapages, et cette industrie, avec cette campagne, vient de montrer qu’elle a perdu toute lucidité et tout contact avec la réalité du marché et des usages. Car le paradoxe est bien là : nous n’avons jamais tant aimé la musique ! Il suffit de voir le succès des émissions de télé-réalité consacrées au sujet. Il est donc temps de pousser l’analyse un peu plus loin, comme plusieurs études et auteurs nous invitent aujourd’hui à le faire.Au moins trois éléments méritent aujourd’hui un éclairage, plutôt défavorable à l’industrie du disque : 1- D’un point de vue strictement juridique, le droit de l’Internet est bien peu stabilisé. La Loi sur la Confiance dans l’Economie Numérique, qui doit être votée bientôt après maintes péripéties, ne nous offre rien de moins qu’un catalogue de mesures qui ne nous promettent qu’une confiance bien relative. La fortune des avocats spécialisés semble assurée sur bien des points, et le juge devra élaborer une jurisprudence qui s’annonce bien délicate. Le droit de l’Internet n’est certainement pas simple à imaginer à un niveau local : n’est-il pas temps que l’Europe s’investisse plus fortement encore du sujet ? Olivier Itéanu, dans son récent livre Tous cybercriminels , montre combien la législation est peu adaptée à Internet. Bref, surfer aujourd’hui est à bien des égards naviguer sur les eaux troubles d’un fleuve mal balisé et certainement pas encore rendu totalement navigable. Le flux est là, à des débits de plus en plus élevés, permettant de faire passer très vite de grosses embarcations, mais le code de navigation, les écluses et la police fluviale n’existent pas encore. A bon entendeur, et ce, pour tous les acteurs….Dès lors, si la pratique du téléchargement apparaît bien comme illicite au titre de la violation des droits d’auteurs qu’elle engendre – il n’est pas encore possible d’attaquer directement les « fauteurs de troubles » - à savoir les sites proposant logiciels et fichiers à télécharger (comme Kazaa par exemple). Et faire payer « les petits » plutôt que d’apporter une solution plus globale à un problème de masse n’a jamais été une réponse juridiquement satisfaisante à la fraude. L’approche « micro » n’a jamais permis de régler les problèmes structurels….Et l’approche juridique – si elle est nécessaire – n’est certainement qu’un des aspects d’une question beaucoup plus vaste, liée à l’économie, aux usages, à l’offre et à la demande. Les Américains devraient s’en souvenir depuis la période de la prohibition…2- La relation entre téléchargement et baisse du chiffre d’affaire de l’industrie musicale est loin d’être clairement établie. Les études déclaratives réalisées aux Etats-Unis montrent qu’il y a une baisse des téléchargements depuis le renforcement de la loi américaine et la multiplication des procès . Mais il s’agit de déclaratif…Qui va dire à un enquêteur qu’il télécharge ? Des études plus poussées tendent à montrer exactement le contraire. On citera notamment l’étude de Oberholzer-Gee et Strumpf estimant qu’au pire des cas il faut 5000 téléchargements pour annuler une vente d’album ! De nombreuses autres études concordantes sont citées dans la dernière livraison des Cahiers de l’Internet de la FING . Au total, si l’industrie du disque perd de l’argent, c’est au mieux parce que ce business est en creux de cycle après avoir connu une forte croissance (notamment lié à l’apparition des CD et à l’effet de renouvellement qu’il a entraîné), et au pire parce qu’elle n’est plus capable de proposer de la valeur ajoutée au consommateur….3- En effet, avant de s’attaquer aux téléchargeurs, l’industrie du disque ferrait bien de pratiquer l’introspection. La réponse par l’insulte (et un doigt d’honneur est bien une insulte….) traduit le désarroi de ce business qui est passé à côté de la révolution numérique et des bouleversements inéluctables qu’il introduit sur sa chaîne de valeur. Le délégué général de la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING), Daniel Kaplan, dans un texte particulièrement incisif, émet l’hypothèse suivante : « l’explosion de la copie illégale est l’enfant caché (et peut-être monstrueux) du marketing musical et des dérives du droit d’auteur » . Au total, et avant d’en arriver aux insultes et aux tribunaux, nos amis de l’industrie musicale auraient bien fait de prendre un peu de temps pour lire et réfléchir. Relire quelques bons classiques de l’économie de marché, qui veut que toute offre rencontre une demande et que la transaction se fasse sur un marché, et au juste prix… Ils sont – plus ou moins par accident et par manque de clairvoyance – partiellement sortis du cœur de ce marché, et sont certainement en train de prendre la mauvaise tangente. Mais offre et demande demeurent (et se sont même d’ailleurs probablement accrus), même si les moyens de rencontre de ces deux éléments constitutifs du marché ont profondément changé, grâce à la numérisation des contenus et au développement d’Internet. Ils auraient aussi pu lire avec profit l’importante contribution de Manuel Castells (et notamment La Galaxie Internet paru chez Fayard), ou le contestable mais enrichissant ouvrage de Jeremy Rifkin (L’âge de l’accès, disponible en Pocket). Aujourd’hui, ils liront avec beaucoup de profit le texte de Daniel Kaplan déjà cité et la passionnante étude citée plus haut et publiée aujourd’hui même sur le site de la FING, analysant la Distribution de contenus sur Internet. La musique a encore de beaux jours, la demande est là, les musiciens produisent et ils doivent être justement rétribués de leur travail : prouvez-nous votre valeur ajoutée comme intermédiaire sur ce marché, et vous en serez également rétribués. Sinon, d’autres le feront, comme Apple par exemple, et il y a fort à parier que vous serez les seuls perdants, pris à votre propre jeu. Car il semble aujourd’hui acquis que le développement de la distribution de fichiers numériques modifie fondamentalement le rapport entre l’auteur, l’éditeur et le consommateur final. L’ignorer ou le refuser, c’est reprendre à son compte la célèbre réplique : « une Révolution, c’est comme une bicyclette : quand elle n’avance pas, elle tombe ! » Che Guevara. Quant aux réponses à apporter à la question du téléchargement, elles font encore l’objet de nombreux débats. Réunir les différents acteurs et réfléchir sérieusement au modèle économique associé à la vente de biens culturels et à la difficile question de la propriété intellectuelle dans un monde numérique est une urgence. La réponse judiciaire, faisant de 8 millions de français des criminels passibles de prison n’est en tout état de cause certainement pas la bonne manière de procéder. A voir cette campagne de publicité, on se croit revenu aux débuts du chemin de fer, où se multipliaient les crises de luddisme (bris de machine) pour éviter le développement de ce qui était supposé tuer l’ensemble des autres moyens de communication. Casser le peer-to-peer ne résoudra rien. Il y a même fort à parier qu’il est déjà bien trop tard… Personne ne cherche à insulter personne dans cette affaire, et certainement pas le consommateur final, qui demeure avant tout un client –votre client. Pour longtemps ? Messieurs, un geste pour l’honneur du pirate ? Retirez donc cette campagne…qui vous déshonore plus qu’elle ne vous sert.
Ecrit par Dominique Piotet, Directeur des Etudes de l’Atelier1 Iteanu, olivier, Tous cybercriminels, Editions Jacques-Marie Laffont, 17 euros2 cf. notamment les études réalisées par les instituts Pew Internet et ComScore Media Metrix3 M. Gensollen, L. Gille, M. Bourreau, N. Curien. Distribution de contenus sur Internet, FING. Mai 2004. Téléchargeable sur le site : www.fing.org4 Kaplan, Daniel, Musique, numérique, propriété et échange : 8 millions de délinquants ?Novembre 2003, téléchargeable sur le site : www.fing.org

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