Lawrence Lessig : le juriste militant du free

Par 10 juin 2005

Lawrence Lessig est incontestablement aujourd'hui l'un des plus célèbres juristes américains. Impossible d'entamer une conversation dans la Silicon Valley sur la question du logiciel libre, de...

Lawrence Lessig est incontestablement aujourd'hui l'un des plus célèbres juristes américains. Impossible d'entamer une conversation dans la Silicon Valley sur la question du logiciel libre, de la propriété intellectuelle et du Peer to Peer sans que son nom, ses livres ou ses positions ne soient immédiatement mentionnés. Et pourtant, il demeure quasiment inconnu en France, où ses ouvrages ne sont pas traduits.

Né en 1961, Lawrence Lessig est diplômé des meilleures universités américaines et anglaises : Wharton, Cambridge, Yale. Juriste chevronné, il aurait pu choisir une brillante et lucrative carrière d'avocat. Mais c'est vers l'enseignement et la recherche qu'il se tourne. D'abord à Chicago, à sa sortie de Yale en 1990, puis à Stanford, au cœur de la Silicon Valley. C'est là qu'il va se passionner pour les enjeux juridiques d'Internet, et prendre à bras le corps les questions de propriété intellectuelle.

Lessig, c'est d'abord et avant tout un fervent défenseur de la liberté d'expression , au sens libéral américain du terme. Et c'est cette position qu'il va défendre en tant que juriste actif et en tant que chercheur.

Sur le terrain, Lessig n'a cessé de faire entendre sa voix, notamment contre les grandes entreprises et les gouvernements qui veulent enfermer le réseau ou les logiciels contre ce qu'il appelle la « free culture ». C'est le procès Microsoft qui lui permettra d'accéder à la notoriété. Il sera l'un des conseillers les plus proches du juge Jackson, qui conduit le procès anti-trust du siècle contre la compagnie de Redmond. Il renouvellera son engagement de terrain en 2003, en tentant aux côtés d'universitaires, de musées, et de réalisateurs, de faire déclarer anti-constitutionnel le Sony Bono Act qui prolonge de 20 ans la durée légale des droits d'auteurs aux Etats-Unis. Il échouera à la Cour Suprême, dépassé par le puissant lobby des producteurs, mené par Disney.

La pensée de Lessig se retrouve dans trois ouvrages majeurs : Code and other laws of cyberespace , publié en 1999, The Future of Ideas , publié en 2001, et Free culture , publié en 2004 sous licence Creative Commons et téléchargeable librement sur Internet (www.freeculture.org). Impossible de résumer ici, en quelques lignes, la pensée riche de cet auteur prolixe et actif. Une interview donnée en 2004 au journal québécois Le devoir résume cependant bien son action. Il y déclare notamment :

"Le plaidoyer pour une culture libre achoppe sur une confusion qui est difficile à éviter, et même encore plus difficile à comprendre. Une culture libre n'est pas une culture sans propriété ; ce n'est pas une culture dans laquelle les artistes ne sont pas payés. Une culture sans propriété, ou dans laquelle les créateurs ne pourraient pas être payés, serait l'anarchie, et non pas la liberté. Et mon propos n'est pas de plaider pour l'anarchie".

C'est pour répondre à ce paradoxe que Lessig a créé fin 2001 le concept de Creative Commons, qui se développe depuis un an en France. Creative Commons, dont Lessig est président, met à la disposition des artistes comme des créateurs de logiciels un système flexible de protection de la propriété intellectuelle, permettant à chaque auteur de définir lui-même les règles d'usage qu'il considère acceptables (pour en savoir plus : http://fr.creativecommons.org/index.htm ).

La dernière livraison de la Technology Review (juin 2005), éditée par le MIT, propose une bonne illustration des débats auxquels participe Lessig. Consacrant son dossier à la propriété intellectuelle, elle demande à plusieurs chercheurs – dont Lessig : « Qui possède les idées ? ». Belle question aujourd'hui ! Et la réponse de Lessig n'est guère surprenante : « Ceux qui les utilisent » ! Il ouvre ainsi le débat, notamment avec Richard Epstein – professeur de droit de l'Université de Chicago – qui répond que ce sont ceux qui les créent qui possèdent les idées. Le tout contrebalancé par l'entrepreneur Charles Ferguson, qui insiste sur le fait que ce n'est certainement pas Microsoft qui les possèdent !

Justifiant ainsi cette conclusion de l'éditeur de la revue : « C'est compliqué… ». Lawrence Lessig a encore bien du chemin pour faire avancer ses idées, qui rencontrent un écho croissant, alors que les procès contre les internautes adeptes du Peer to Peer font rages et que le logiciel libre connaît de plus en plus d'adeptes, y compris en entreprise. IBM n'a-t-il pas décidé d'investir 4 milliards de dollars dans Linux ? Et c'est bien sur le terrain juridique qu'une grande partie de cette société en réseau, encore mal ou pas régulée, va se construire. Les enjeux, y compris sociaux, en sont fondamentaux.

Lessig est un juriste engagé et militant. Il propose es solutions opérationnelles et pragmatiques pour répondre aux besoins de cette société en réseau qui se développe dans un univers qui ne se satisfait pas des règles juridiques de l'ancien modèle de production intellectuel, sans pour autant pouvoir avancer dans un monde sans droit.

Dominique Piotet, pour l'Atelier BNP Paribas

(Atelier groupe BNP Paribas - 10/06/2005)

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