Lecture numérique : “Nous sommes du côté des éditeurs.”

Par 15 octobre 2014 1 commentaire
livre numérique

En réponse au phénomène du "streaming du livre", des créateurs de startups reviennent sur les avantages du numérique dans le secteur et mettent en avant l'idée de partage et de plus large diffusion.

Entretien réalisé dans le cadre de l’émission de radio "L’Atelier numérique" sur BFMBusiness, avec Hélène Mérillon, fondatrice de YouBoox et Edouard Morhange, cofondateur de Storyplayr.

L’Atelier: On compare assez facilement le modèle du streaming de la musique à celui de l’édition du livre. La comparaison est-elle adaptée?

Hélène Mérillon : Oui, les modèles de streaming permettent de rendre l’accès aux biens culturels plus accessible à tous, plus large. Mais les différences par rapport au marché musical sont importantes. Il faut les souligner. Le marché n’est pas du tout organisé de la même manière. Le secteur musical était composé de grandes majors américaines capables d’imposer des investissements importants et par là, des modèles économiques compliqués à mettre en place. Ce n'est pas du tout le cas dans l’univers du livre.

Les usages, aussi, ne sont pas les mêmes. On ne consomme pas des livres comme on consomme de la musique. C’est là que le livre a ses cartes à jouer, avec des modèles plus viables. Un livre est beaucoup plus long à lire qu’un album à écouter.

Pour bien comprendre de quoi on parle, quels modèles avez-vous chacun choisi?

Hélène Mérillon : YouBoox est une bibliothèque de livres numériques. Il y a aujourd’hui 70 000 livres francophones de toutes catégories et pour toute la famille, disponibles sur tablette comme sur smartphone sur un principe d’abonnement. Le modèle est un forfait mensuel permettant un accès à volonté aux livres. Et dans cette idée-là, nous misons, parce que le mobile est ancré dans les habitudes maintenant, sur un accès, dit d’essai gratuit, financé par la publicité. Le modèle de YouBoox est en effet calqué sur celui de Deezer et Spotify, parce que ce modèle est ancré dans les usages.

Et dans le cas de Storyplayr?

Édouard Morhange : Storyplayr est un peu différent dans la mesure où il s’agit d’une bibliothèque de plusieurs centaines d’albums jeunesses, à destination d’enfants âgés de 2 à 10 ans. Le public étant celui de la jeunesse, nous faisons le choix de ne pas mettre de publicité ou de l’achat in-app qui peut être consommé par les enfants. Nous sommes sur un modèle exclusivement payant, rémunérant de la même manière les éditeurs partenaires en leur versant une partie des revenus. Le principe est proche de celui de la bibliothèque municipale : quand on est jeune lecteur, on paie pour un accès illimité à une littérature jeunesse.

Dans ces nouveaux modes de lecture, un format ou support se démarque-t-il? La liseuse y a-t-elle sa place?

Hélène Mérillon : Chez Youboox, nous avons 500 000 lecteurs après deux ans d’existence. Et nos lecteurs lisent sur tablette, smartphone et web. Certains ont sans doute une liseuse chez eux. Mais nous ne nous concentrons pas sur la liseuse. Simplement, nous nous sommes aperçus que la lecture sur smartphone était beaucoup plus importante qu’on ne l’avait anticipée. Et pour cause, les smartphones et tablettes permettent avant tout un accès à des formats différents : BD, beaux livres, guides de voyage,  etc, contrairement aux liseuses prévues pour un roman en noir et blanc.

Il y a aussi la question du lectorat. Nous avons de grands lecteurs comme d’autres, plus zappeurs. Je suis convaincue que le livre numérique peut développer la lecture par la recherche de nouveaux lectorats à qui on proposerait un service adapté à leurs usages, et tout à faire complémentaire à l’achat de livre papier.

Édouard Morhange : Dans l’univers de la jeunesse, la tablette est incontournable. Les enfants dès 2 ans apprennent à s’en servir. Nous avons souhaité jouer avec les possibilités techniques de la tablette, et proposer des fonctionnalités dédiées à l’album jeunesse. D’où notamment la possibilité d’enregistrer l’histoire. Les parents enregistrent l’histoire au moment où ils la lisent à leur enfant, pour que celui-ci la réécoute plus tard. On pourrait même imaginer la grand-mère de l’enfant enregistrant sur notre plateforme des histoires qu’elle enverrait à travers le cloud.

On retrouve par là le partage. Ne perd-on avec la lecture numérique cette notion de partage, propre à la lecture, à cause, notamment des DRM?

Hélène Mérillon : C'est une source de frustration très importante pour les acheteurs d’ebooks. Un ebook comprend, effectivement, des DRM, d’où la nécessité que des services tels que les nôtres se développent davantage. Au contraire, nous incitons au partage. Sur YouBoox, le lecteur terminant un livre peut le « partager » avec ses amis sur Facebook ou par e-mail. L’ami devra s’inscrire pour découvrir le livre. Et c’est ce que le numérique peut apporter : une plus grande diffusion.

Le monde de l’édition n’est-il pas quelque peu frileux vis-à-vis du streaming?

Édouard Morhange : Oui, on est dans un univers assez traditionnel, forcément amené à changer avec la transformation numérique. Même si les acteurs ne sont peut-être pas tout à fait prêts à changer de modèle. Les libraires, par exemple, ont à reconsidérer, à réinventer leur métier, ce qui soulève un grand nombre de questions, mais surtout de réticence de la part de certains éditeurs.

Hélène Mérillon : L’innovation génère toujours des peurs et de la réticence. Pourtant, dans la bataille qui oppose aujourd'hui ces grands éditeurs à Amazon, chez YouBoox, nous sommes du côté des éditeurs. Amazon ne se bat pas pour le livre. Il se bat pour vendre plus de produits. Nous voulons développer la pratique de la lecture. Nous croyons qu’il ne faut pas brader le livre, mais qu’il faut trouver des systèmes intelligents qui misent sur un service accessible, qui reste gagnant-gagnant, pour tous.

Donc créons ensemble une alternative francophone à Amazon. Autrement, Amazon ou d’autres grandes plateformes américaines créeront un monopole. Demain, ils décideront des livres les plus rentables dans la langue la plus rentable.

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1 Commentaire

Bon petit billet, grandes questions.
Long commentaire ici !

Pour reprendre le titre, d'un point de vue rentabilité, Amazon est aussi du côté des éditeurs. Les éditeurs veulent avant tout que leurs affaires leur permettent, au moins, de se tenir la tête hors de l'eau, d'en vivre, ou de survivre.

Notre maison naît en 2013, donc embryonnaire. J'aime le principe en affaires, de satisfaire le client et répondre aux habitudes de consommations des gens. Je suis donc tout à fait d'accord avec l'offre de lecture en ligne, qui justement répond aux attentes des consommateurs "numériques". Un peu perplexe cependant quant à la notion d'avoir tout, sans rien payer. Mais alors, avant de se lancer complètement dans cette évolution du mode de "consommation" de culture gratuite, faudrait aussi que ces gens, consommateurs, se posent aussi la question, mais où va-t-on avec cette mentalité ? Si nous ne sommes plus d'accord pour payer nos lectures, nous nous appauvrirons en tant que peuples, car nos lectures seront de plus en plus pauvres.
Quelqu'un quelque part, travaille pour offrir un livre. (d'abord, un texte, car à mon sens pour nommer un texte un livre, ce texte doit être lu et relu, et rerelu, corrigé et édité en cours de route bien sûr Or si des gens travaillent pour réaliser cette œuvre, par logique, on s'attend à ce qu'il soit payé. Mais qui le paiera si l'œuvre en question n'est jamais achetée? Les gens réalisent-ils cet aspect de leur consommation ? Un peu comme ils se foutent d'où provient leur bœuf et quels tors ils auront commis par le simple fait d'acheter cette pièce de viande. Ils n'ont pas l'air de se soucier de tout ceci. D'où provient le livre, le travail derrière ce livre, les gens (car pour avoir un livre complet, un auteur ne suffit pas, mon avis ; un auteur est un auteur. Parfois, il est professeur, parfois correcteur ou autre métier, mais peut-il être éditeur, réviseur, critique, illustrateur, maquettiste, imprimeur, et bien sûr pour ce qui nous intéresse, intégrateur web tout cela à la fois ? Dans le cas des livres jeunesse enrichis, on ajoute, musicien, narrateur, mixeur, animateur, directeur artistique.) La réponse est non. Donc, qu'avons-nous en guise de lecture aujourd'hui sur les services comme Amazon ? Des auteurs qui s'autopublient (qui rapportent soit dit en passant, plus de bénéfices à Amazon que les livres édités professionnellement) en plus des catalogues d'éditeurs qui ont accepté d'essayer la recette.

Parlons maintenant de recette. Qu'en est-il ? Que nous réservent les chiffres de cette recette ? Pour un jeune éditeur comme moi, nul risque. Je ne vends tout simplement pas de livres actuellement ! Donc, en théorie, je n'ai rien à perdre. Je me lance donc dans l'aventure. Nos livres sont actuellement offerts en France avec Vod Factory, en lecture vidéo à la demande pour les jeunes. Oui oui, vous avez bien lu (et vous verrez bien) ! Mais, pour un éditeur qui vit de ce métier depuis déjà plusieurs années, pourquoi diable serait-il sûr de se lancer dans ce nouveau modèle d'affaires qui de toute évidence rapporte moins que son modèle actuel ? Pouquoi Led Zeppelin n'est pas sur rdio ? Parce qu'ils préfèrent continuer de vendre des albums à leur fans et faire de l'argent sur chaque disque, plutôt que de recevoir 0,17$/1000 écoute d'une chanson.
Tout comme les éditeurs traditionnels, on les comprend alors de craindre ce nouveau modèle.
Mais que doivent-ils faire alors ? Je n'ai pas de réponse toute faite. Mais peut-être une suggestion. Pourquoi ne pas ajouter dans leur calcul qu'actuellement, il a encore moins de chance que cela lui rapporte, puisqu'il n'y est pas sur ces plateforme. Il a pourtant ses livres en bibliothèque, et là, une licence permet à beaucoup de gens de lire leurs livres et ce, sans que ça lui rapporte vraiment. Oups, pourtant, ils y sont. Alors, que se disent-ils ici, pour accepter d'être en bibliothèque? Peut-être, se disent-ils, ah tiens, plus le livre sera vu, plus il sera connu, et donc, certain d'entre eux préfèreront acheter notre livre plutôt que de l'emprunter à la bibliothèque. Et ça fonctionne. Un livre a plusieurs lecteurs et cela depuis longtemps et c'est un peu aussi cela qui nous fait dire qu'un livre a une vie.

Je vois un peu la lecture en ligne de la même façon. Le droit d'auteur reste tout de même très important. Après tout, il faut bien payer ses créateurs qui nous permettent de nous enrichir, de nous émerveiller, d'évoluer, de vivre heureux !

Seul hic, les abonnements ne sont pas assez chers pour bien rémunérer les gens. Si nous cessions de tergiverser sur le sujet, et que les entreprises nous donnaient des chiffres clairs, question de comparer des tomates avec des tomates. Car jusqu'à présent, nous ne faisons que spéculer, essayons de s'adapter aux changements.

On demande aux éditeurs de sauter dans le vide, en plus, en gardant les yeux fermés, sans savoir ce que le vide réserve.

Soumis par Jimmy Gagné, Éditions Panda (non vérifié) - le 17 octobre 2014 à 21h26

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