Manuel Castells : le sociologue des réseaux

Par 10 juin 2005
Mots-clés : Smart city, Europe

Manuel Castells tient une place un peu à part parmi les chercheurs ayant consacré une partie de leurs travaux au Web. Par son parcours d'abord. Il est né en 1942 en Espagne et a débuté ses études...

Manuel Castells tient une place un peu à part parmi les chercheurs ayant consacré une partie de leurs travaux au Web. Par son parcours d'abord. Il est né en 1942 en Espagne et a débuté ses études à l'université de Barcelone. Activiste anti-franquiste, il doit fuir son pays et obtient le statut de réfugié politique en France où il poursuit de brillantes études universitaires. Docteur en sociologie de la Sorbonne en 1967, puis Docteur d'Etat en sciences humaines, il se spécialise dans la sociologie urbaine, qu'il va enseigner pendant plus de dix ans à Nanterre puis à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).
En 1970, il publie son premier livre - le seul en français : La Question Urbaine , qui sera traduit dans 10 langues et deviendra un des grands classiques du sujet. Mais Castells semble se sentir à l'étroit au sein de l'université française, et la reconnaissance de son premier livre aidant, il est recruté par le département « City and regional Planning » de l'Université de California Berkeley en 1979. Dommage pour l'université française, et tant mieux pour la recherche sur Internet. Car - au-delà de ses travaux de sociologie urbaine qu'il poursuit - c'est avec passion que Manuel Castells va découvrir l'environnement des laboratoires de recherche de Berkeley et de la Silicon Valley.

Manuel Castells fut en effet un des premiers « non-ingénieurs » à s'intéresser au phénomène de la société en réseau et à tenter de le comprendre. Il y met son talent de sociologue et ses compétences d'observateur éclairé des réseaux urbains. En précurseur. A l'approche plutôt marxiste de ses débuts de sociologue spécialiste de la ville, Castells substituera une approche moins idéologique, mais particulièrement attentive aux bouleversements sociaux, humains, politiques et culturels apportés par le développement des réseaux, au-delà de l'impact technologique et économique. Il s'intéressera spécialement aux rapports des pouvoirs politiques avec Internet , et analysera finement les raisons du développement du mouvement alter mondialiste grâce à l'utilisation des réseaux.

Sa pensée se formalise dans une trilogie qui fait date : L'ère de l'information : société, économie, et culture . Publiée en anglais entre 1996 et 1998, et traduite en français, cette somme fait aujourd'hui référence pour la compréhension de la société en cours de construction. Dés le premier tome, consacré à la société en réseau, Manuel Castells montre sa compréhension fine des impacts qu'Internet à peine naissant va avoir sur l'ensemble de nos rapports sociaux. Il pause comme principe l'idée que nos sociétés sont de plus en plus fortement construites autour de l'opposition bipolaire entre ce qu'il appelle le « Net » et le « Self ».

Le « Net » désigne la nouvelle forme d'organisation en réseau remplaçant progressivement l'ancienne organisation hiérarchique verticale comme modèle social dominant. Cette nouvelle organisation est évidemment encore largement en cours de construction aujourd'hui, tant dans le monde du politique que dans le monde de l'entreprise. Le « Self » désigne quant à lui l'émergence de multiples pratiques à partir desquelles les individus tentent de réaffirmer leurs identités dans un monde en rapide changement. La pratique des blogues aujourd'hui en est une bonne illustration.

C'est en 2001 qu'il publie Internet Galaxie , traduit en Français en 2002 sous le titre La Galaxie Internet . Ce livre, qui reprend de façon plus accessible et plus condensée les thèses de sa trilogie, est un de ces ouvrages que l'on ne peut se résoudre à quitter. Il vous accompagne à mesure du temps, et vous ouvre de nouvelles perspectives d'analyse et des clés de compréhension. Les chapitres consacrés à la politique d'Internet, à la géographie et Internet ou à la fracture numérique mondiale sont autant de pistes à explorer pour analyser et comprendre cette société en construction.
Car Manuel Castells est catégorique : "Si nous ne nous occupons pas des réseaux, les réseaux, eux, s'occuperont de nous. Qui veut vivre en société à cette époque et en ce lieu sera nécessairement confronté à la société en réseau. Car nous sommes bel et bien entrés dans la galaxie Internet" *. Il nous invite à lever la tête de notre écran pour aussi prendre en compte la dimension politique et culturelle de ce monde en réseaux. C'est d'ailleurs l'un des traits communs aux quatre auteurs auquel ce dossier est consacré.

Tous, ils nous rappellent qu'Internet n'est pas fait que de technologies et de business. C'est aussi des usages, et le fondement de nouveaux rapports sociaux…avec nécessairement une forte dimension politique.

Dominique Piotet , pour l'Atelier BNP Paribas

(Atelier groupe BNP Paribas - 10/06/2005)
* Castells, La galaxie Internet , p.342, Fayard 2002

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