Les métamorphoses numériques du livre : du ebook à la réalité virtuelle

Par 12 janvier 2017
livre numérique

Le paysage du livre numérique prend un autre visage avec le mobile et l’apparition de la réalité virtuelle.

« Si le loisir revêt aujourd’hui une telle importance dans nos sociétés modernes, c’est qu’il remplit plus que jamais en tant qu’activité individuelle ou collective, une fonction économique, sociale et identitaire croissante. » Or, le numérique offre de nouvelles perspectives à cette économie des loisirs et le divertissement n’a jamais été un marché aussi porteur qu’au XXIe siècle. Et la lecture est un loisir de taille puisque le livre représente en France près de 53% du marché des biens culturels. Il a d’ailleurs généré en 2015, 7,69 milliards d’euros.

Mais l’arrivée du numérique dans le secteur de l’édition l’a bouleversé quelque peu. L’on craignait à tort, la disparition du livre papier au détriment de l’ebook. Si le livre numérique s’est installé sur le marché et a trouvé son lectorat, il n’a pas endigué la vente des livres papiers. Au contraire. La Querelle des Anciens et des Modernes n’a par conséquent pas eu lieu. Pourtant, les nouveaux formats numériques ont créée de nouvelles habitudes de consommation de lecture et ont métamorphosé les manières de lire en offrant une lecture plus interactive et multi-support. L’ebook est certes un marché en croissance, mais demain verra peut-être une lecture réinventée et protéiforme grâce aux smartphones et à la réalité virtuelle.

Le livre numérique : un marché en légère croissance

Oui, les ebooks ont trouvé une place sur le marché du livre et ont trouvé leur cible. En 2016, on constate une légère augmentation du nombre de lecteurs numériques pour atteindre 20% du total du lectorat français. Un chiffre qui a quadruplé depuis 2012 selon une étude du SNE (Syndicat National de l’édition), sur les Usages numériques du Livre. Les raisons de cette hausse évoquées par les lecteurs sont simples. L’ebook cumule les avantages : facilité de stockage et de rangement, simplicité du transport, prix plus abordable, facilité d’acquérir un livre à distance et simplicité du paiement.

Et malgré des réticences, certaines maisons d’édition ont pris le pli et sont désormais instigattrices de cette dynamique. C’est le cas notamment de Bragelonne. Claire Deslandes, sa directrice de publication numérique explique : « Les éditions Bragelonne se sont positionnées très tôt, il y a 5 ans, sur le marché du numérique. Avec une démarche commerciale agressive pour certains, proactive selon nous, grâce à une politique de prix très attractifs. Cette démarche s’est accompagnée d’une stratégie éditoriale qui glisse très facilement du papier au numérique et cela nous a beaucoup réussi. On est sur une croissance à 2 chiffres autour de 15%.» Une success story numérique qui repose également sur une logique de sérialité des ouvrages, sur une cible fidèle, et sur des genres précis et populaires comme le thriller, la romance, la bit-lit, et la fantasy.
 

Ce succès franc reste pourtant un épiphénomène sur le marché du livre numérique, car la vente d’ebooks, ne représente globalement que 5% environ des revenus d’une maison d’édition. Un chiffre qui ne permettrait pas de faire tourner une entreprise toute entière, la vente de livres papiers restant le socle du business model de l’édition. Pour Anne-Sophie Tardy et Gloria Tononi, chefs de projet en Marketing digital chez Hachette Livre « la lecture numérique progresse mais c’est encore marginal. On constate que la lecture papier reste. C’est assez flagrant. On sent que les gens y sont très attachés.» Un avis que partage également Claire Renault Deslandes : « Il n’y a pas de lecteurs 100% numérique. Les lecteurs sont versatiles et la lecture est multi-support. Il y a un attachement fort et même physique au livre papier. Je ne le vois pas disparaître. Après il est possible qu’il y ait une intégration plus évidente entre papier et numérique, des allers venus plus fluides.» Et les sondages du SNE semblent lui prêter raison puisque 74% des lecteurs traditionnels n’envisagent pas du tout de passer à un support numérique, selon l’étude du SNE. Qu’en est-il du smartphone ?

Les applications mobiles : le livre numérique en perspective ?

Plus que les liseuses dans le métro, ce sont souvent les smartphones que dégainent de leurs poches les usagers des transports en commun. « L’avantage du téléphone par rapport à la liseuse, c’est sa transportabilité. C’est aussi une facilité d’utilisation. Pouvoir avoir le texte à portée de main. » selon Anne Sophie Tardy. Pas étonnant dans ce cadre que près de 27% des lecteurs numériques déclarent utiliser le smartphone comme support principal de lecture. Par conséquent, le secteur éditorial s’est invité dans l’univers des smartphones pour faire rimer technologie et littérature, et améliorer la visibilité des catalogues. L’éventail de l’offre des applications mobiles est diverse : bibliothèques digitales portables ou bien applications promotionnelles qui mêle le ludique au marketing. Plus rare, on trouve également des applications ambitieuses qui renouvellent l’art de lire en personne.

L’application Emile est de celles-ci.  Conçue par Hachelle Livre, ce projet a pour ambition de « faire découvrir la littérature de Paris dans Paris. » L’application s’inspire du tourisme littéraire et propose une manière innovante et interactive de lire. Le principe est le suivant : l’utilisateur de l’application reçoit une notification quand il passe à proximité d’un monument. Cette dernière lui propose de lire ou d’écouter un extrait de littérature française de qualité en rapport avec ledit monument. Emile est une jeune pousse pleine de promesse.

La lecture sur smartphone s’installe donc. Gloria Tononi le rappelle: «  La lecture numérique reste un marché de niche. Et dans cette niche, la lecture sur smartphone se développe beaucoup. » Et l’essor de la lecture sur smartphone la métamorphose : la lecture devient plus courte, plus concise, à l’image d’une pastille. Une lecture qui doit répondre à de nombreux enjeux : son optimisation car lire « la Recherche du Temps perdu sur Smartphone, demanderait de scroller un nombre considérable de fois. » Mais aussi être visible face la multiplicité des contenus que propose un smartphone.

La promesse de la réalité virtuelle : une lecture synonyme d'expérience

Enfin, la lecture numérique s’assure de nouveaux horizons grâce au développement des casques de réalité virtuelle. Quel lecteur n’a jamais rêvé de voir ses héros s’incarner ? Ou n’a pas mieux encore souhaité entrer au cœur du livre ? La réalité virtuelle qui a investi de nombreux marchés comme le jeu vidéo ne s’était pas encore invitée dans le secteur du livre. Et grâce à elle, la lecture se métamorphose en expérience. L’histoire, plus que lue est vécue par le lecteur et bouleverse les manières traditionnelles d’écrire et de dessiner. La plupart de ces lectures sont des adaptations de livres déjà existants à l’image de S.E.N.S, adaptée du roman graphique de Marc-Antoine Mathieu et coproduite par Red Corner et Arte Creative. La réalité virtuelle retransmet bien l’atmosphère kafkaïenne du livre mais, au sens strict, plus de lecture, seules les flèches interactives rappellent les pages que l’on peut tourner.

Le livre peut être également tout spécialement créé pour l’usage de la réalité virtuelle. Magnétique du studio Oniride est une bande dessinée qui se lit, par exemple, à l’aide d’un Oculus Rift ou d’un Samsung Gear VR. Le lecteur de Magnétique se retrouve plongé à 360° au cœur de la bande dessinée, en immersion totale et regarde la scène comme pourrait le faire un spectateur de théâtre. On touche les bulles, on tourne les pages virtuellement, d’un geste de déplacement. Selon Fabio Corrossi  écrire directement pour la VR change radicalement la donne : «  Le temps de la narration, son rythme, la peinture des personnages, la structure de l’histoire, le point de vue de la lecture, tout change et évolue avec la réalité virtuelle. L’artiste doit être capable de leurrer l’œil du lecteur pour le concentrer vers la partie importante de l’histoire en train de se dérouler. Chaque erreur même mineure, soit dans le dessin ou dans le scénario peut construire une histoire inefficace qui détruirait, pour le lecteur toute la magie de l’expérience immersive. »

Le secteur qui est pour le moment un marché de niche a toutes les chances de croître et de s’installer sur le long terme : « Cette vague du développement de la VR est fondamentalement différente du passé. La puissance des ordinateurs et des logiciels permettent le bon développement de contenus. Et puis l’industrie audiovisuelle est assez mûre pour amortir et offrir cette nouvelle plateforme. Enfin l’investissement, le marché financier s’est massivement engagé. » Le marché se développe mais n’entre pas en concurrence avec le livre papier non plus dont l’expérience immersive repose sur la seule imagination du lecteur : «Nous ne considérons pas  Les BD en VR comme un moyen fantaisiste de lire des BD traditionnelles, comme les livres numériques le sont pour le livre papier. Elles sont de nouvelles façons de lire délibérément des histoires sur un nouveau format, une nouvelle option pour le lecteur qui aurait le choix entre lire une BD traditionnelle (même une digitale ou en papier) ou bien plonger dans une histoire graphique spécialement conçue pour explorer les pouvoir de la VR. Complémentarité est le mot qui me vient à l’esprit, plus qu’alternative.  »

Le numérique démultiplie donc les possibilités de lecture en déclinant les supports et en transformant nos habitudes de lecture, sans pour le moment faire de l’ombre aux livres traditionnels. Quoi qu’il en soit, on peut constater que le marché du livre s’adapte en permanence. L’on pourrait conclure sur les derniers mots d’Anne Sophie Tardy et de Gloria Tononi  « Pourvu que les gens puissent lire !  Que ce soit sur smartphone, sur tablette, sur papier. On est en train de s’adapter aux modes de lectures. On ne cherche pas à garder à tout prix les lecteurs papiers mais à s’adapter en permanence. Notre objectif est de répondre présent à toutes les demandes du marché, et à contenter à la fois les lecteurs académiques et les lecteurs numériques. »

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