"Morph est symptomatique de la fusion de la technologie avec le corps humain"

Par 26 février 2008
Mots-clés : Smart city, Asie-Pacifique

Nokia dévoile un téléphone portable alliant nanotechnologies et design. Michel Puech, professeur à la Sorbonne décrypte pour L'Atelier ce concept technologique venu de Finlande.

Nokia vient de présenter un concept de téléphone nanotechnologique qui rompt radicalement avec les standards actuels. Baptisé Morph, l'appareil comprend un matériau flexible et translucide permettant de modifier radicalement sa forme. Suite à cette annonce, L'Atelier s'est entretenu avec Michel Puech, auteur d'Homo sapiens technologicus, autour du rapport évolutif de l'homme à ce type d'objets technologiques.
L'Atelier : Morph traduit une intention de faire de la technologie un objet qui se fond dans l'environnement de l'homme — flexibilité, transparence, esthétique, autonomie énergétique. Nokia n'est-il pas en avance sur les besoins des consommateurs ?
Michel Puech : Ce constructeur est ici sur une tendance très forte, qui est même l’essence des technologies contemporaines. Il ne s’agit pas de se fondre dans l’environnement, mais d’une fusion opérationnelle avec l’existence humaine, à travers le corps humain. Nos téléphones mobiles sont déjà presque des prothèses, fonctionnellement — au sens où les lentilles de contact sont des prothèses. Avec ce concept Morph, on passe de la lunette, dure, froide, externe, à la lentille, chaude, souple, "plus transparente" encore, c’est-à-dire invisible. Nokia ne répond pas à une attente bien définie des utilisateurs, il surfe sur la vague de fond, celle de l’appropriation de plus en plus intime et corporelle des artefacts (objets fabriqués) par les humains. Exactement le type d’avance sur la demande qui, avec un peu de chance, impose les grandes innovations.
L'Atelier : Voyez-vous ce type de produits - dotés de matière flexible, intégrant des nanotechnologies - remplacer à moyen terme les appareils mobiles actuels, plus fonctionnels et moins ergonomiques ?
MP : Impossible d’anticiper l’appropriation par les utilisateurs, qui passe par du symbolique, du ludique, de l’émotionnel, et pas seulement du fonctionnel, de l’ergonomique. Si ces objets souples, transparents, multifonctionnels et très adaptables, y compris physiquement, ces objets avec lesquels on a envie de jouer, supplantent les technologies mobiles actuelles, ce sera sans doute parce que le gain de fonctionnalité est aussi un enrichissement existentiel, une nouvelle expérience physique, psychologique, relationnelle. C’est comme cela que nous sommes passés des téléphones fixes et cabines téléphoniques aux mobiles, des ordinateurs de bureau aux ultra-portables, aux baladeurs MP3…
L'Atelier : Quelles limites des appareils "traditionnels" pourraient susciter la demande pour ces produits nouvelle génération ?
MP : Nous ne sommes peut-être plus dans une logique traditionnelle de l’innovation où le "plus produit" comble un manque de la génération technologique précédente. Le téléphone mobile n’a pas juste coupé le fil du téléphone fixe, il a créé une nouvelle dimension de la communication en vocal. Le baladeur numérique n’a pas juste compressé la chaîne hifi, il a créé une nouvelle façon d’écouter de la musique, dans de nouveaux lieux, de nouvelles attitudes. Des objets du type Nokia Morph sont à comprendre non pas comme un pas de plus dans la même direction mais un pas ailleurs : vers une appropriation plus intime de technologies qui pourraient devenir plus "prothétiques". Et qui pourrait finir implantées dans le lobe de l’oreille (l’écouteur) ou les dents à pivot (le micro)…
Propos recueillis par Julien François 

L'Atelier BNP Paribas

Mentions légales © L’Atelier BNP Paribas