Pour le Nobel de la paix 2014, la technologie peut aider socialement

Par 10 juin 2016
Kailash Satyarthi

Rencontre avec Kailash Satyarthi, prix nobel de la paix en 2014 et grand défenseur du droit des enfants, lors du TIECON, évènement organisé par le T.I.E. (The Indus Entrepreneurs), association créée par la diaspora indienne dans la Silicon Valley pour encourager l’entrepreneuriat.

En décembre 2015, Mark Zuckerberg déclarait léguer 99% de sa fortune. En 2014, Bill Gates aurait donné pas moins d’1,4 milliard de dollars aux bonnes oeuvres. Les nouveaux philanthropes se cacheraient-ils parmi les géants du web ? Comment la technologie, l’innovation et les talents de la Silicon Valley, s’ils veulent vraiment changer le monde, peuvent être utiles pour combattre les fléaux que sont l’esclavage et le travail des enfants ? Quelques éléments de réponse avec Kailash Satyarthi, qui appelle à mettre l’humain au coeur de l’innovation.

Qu’est-ce qui vous amène à TIECon dans la Silicon Valley?

Kailash Satyarthi : La Silicon Valley est une vallée de technologie, de pionniers, de prise de risque, de disruption, d’innovation et de changement. Je vois des similarités avec mes combats. Quand j’ai reçu l’invitation du T.I.E., j’ai été très excité. J’ai moi aussi essayé de prendre des risques, de trouver des solutions au travail et à l’esclavage des enfants, par l’innovation. J’ai essayé d’utiliser la technologie. Bien sûr, quand j’ai commencé, il n’y avait pas de téléphone portable, pas même de téléphone fixe, toutes ces choses qui ont un potentiel considérable pour aider à résoudre ces problèmes.

Quels sont les chiffres qui vous mettent le plus en colère ?

Chaque enfant compte. Si un seul enfant est esclave, alors, le monde ne peut pas être appelé civilisé. Si un seul enfant est en danger, alors, l’humanité toute entière est en danger. Nous devons avoir honte du seul fait qu’un enfant puisse être vendu et acheté comme un animal. 

160 millions d’enfants sont encore contraints au travail. Parmi eux, 5,5 millions sont esclaves. 59 millions d’enfants ne sont jamais allés à l’école. 150 millions ont quitté l’école avant de finir l’école primaire. Ces chiffres me mettent en colère. Mais la bonne nouvelle est qu’ils s’améliorent ! Il y a 50 ans, le nombre d’enfants contraints au travail était de 260 millions. Nous avons aussi fait chuter la mortalité infantile. Nous avons réduit le nombre d’enfants déscolarisés de 130 millions à 59 millions. Les choses changent mais nous devons continuer avec urgence et rapidité.

Les parcours comme celui de Sundar Pichai, à la tête de Google traduisent l’influence et le succès de la diaspora indienne en Silicon Valley. Comment ce soft power à l’indienne vous a-t-il aidé ?

La diaspora indienne a émergé au fil des années comme une puissance importante. Une puissance de technologie, de richesse… mais aussi de valeurs morales issues de son héritage, des valeurs orientales. Évidemment, ces valeurs doivent être utilisées et généralisées. Ainsi, la responsabilité de la diaspora indienne est très grande. Elle doit jouer son rôle de leader en aidant à mettre fin à ces maux dont nous parlons, y compris en utilisant la technologie. Les membres de la diaspora indienne ont prouvé qu’ils savaient prendre des risques, trouver des solutions, en particulier ici, dans la Silicon Valley !

Vous êtes un ingénieur vous-même mais vous avez abandonné votre carrière pour vous consacrer à la cause humanitaire. Est-ce que vous sentez que le fait de travailler pour un impact social a une résonance particulière aux oreilles des talents de la Silicon Valley que vous avez rencontré ?

Je sais qu’au début, les jeunes talents sont plus occupés à créer des entreprises, à les vendre, mais tôt ou tard, ils ne peuvent pas ignorer cette petite voix intérieure. Nous devons rendre à la société ce qu’elle nous a apporté. Parfois, ils trouvent de petites manières de le faire en donner de l’argent ici ou en Inde mais ils peuvent faire plus en trouvant des solutions ! C’est pourquoi je suis ici pour les provoquer un peu, pour allumer cette étincelle au fond d’eux, cette étincelle de passion, pour l’humanité.

Comment la technologie peut-elle favoriser le changement social ?

C’est aux talents qu’il revient de trouver comment la technologie peut aider. Mais je vais quand même donner quelques exemples : grâce à un système de caméras de surveillance, dotées de reconnaissance d’image, et couplé à des applications, la technologie pourrait combattre le trafic des enfants dans les points de passages importants comme les gares. Les systèmes biométriques pourraient aussi être utilisés !

On pourrait aussi imaginer des applications qui dénonceraient le travail des enfants aux inspecteurs du travail et autres officiels, où que ce soit dans le monde. Cela ne devrait pas être trop compliqué de vérifier que des enfants où nous travaillent dans une entreprise, à partir de ce même dispositif de surveillance. Ce ne sont pas des technologies très coûteuses. Les applications pourraient aussi contrôler la présence des enfants à l’école. Si plus de 10% des enfants sont absents, peut-être qu’il y a eu un problème.

La technologie peut aider socialement de multiples façons.

Mark Zuckerberg, possible futur prix nobel de la Paix ?

Mark Zuckerberg dit que sa mission est de contribuer à un monde plus ouvert et connecté. Il affirme que si vous connectez 10 personnes à Internet, 1 sera sortie de la pauvreté grâce à l’éducation, la communication et l’accès aux sites d’emploi. Si Mark Zuckerberg contribue à connecter des millions ou millards de personnes à Internet, même si c’est aussi au profit de son entreprise, l’estimeriez-vous légitime pour le prix de Nobel de la paix ?

Je ne sais pas. Ce serait au comité Nobel d’en décider, je ne peux émettre qu’une opinion. La connexion digitale doit être traduite en connexion humaine. Parfois, la connexion digitale peut aider à sortir de la pauvreté car elle aide à diffuser l’information. La démocratisation de l’information c’est bien. Mais selon moi, le plus important est de se connecter à la compassion humaine. Globalisons l’information mais globalisons aussi la compassion !

« Faites des affaires avec intelligence compassionnelle ! »

C’est pourquoi j’appelle à faire des affaires avec une intelligence compassionnelle (compassionate intelligence). Faire des affaires avec intelligence est une pensée conventionnelle. Faire des affaires avec le sens des  responsabilités est une pensée émergente !

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