"La population turque, très jeune, est avide d'innovations"

Par 23 novembre 2012
Turquie

La jeunesse de la population facilite l'adoption de nouveaux usages. Mais il n'est pas encore toujours facile pour les acteurs innovants de trouver leur place.

Entretien avec Alper Unal, conseiller export et chargé du pôle Nouvelles Technologies, Innovation, Service, pour Ubifrance en Turquie. L'Atelier l'avait rencontré à l'occasion des Rencontres Internationales du Numériques, organisées par Ubifrance. A noter que le pôle stambouliote sera présent au Cebit, organisé dans la ville du 29 novembre au 2 décembre.

L'Atelier : Est-il aisé d'innover dans le pays ?

Alper Unal : La population turque, très jeune, est très avide de technologies. Toute innovation est très bien perçue et rapidement adoptée. Et ce qu'on remarque, c'est que les banques, en partenariat avec les opérateurs de téléphonie mobiles, sont souvent moteurs. Ainsi une banque a ouvert une agence virtuelle sur un site de réseau social et rapidement elle a eu quelques centaines de milliers d'utilisateurs qui y faisaient des opérations pour de vrai. D'autres permettent de faire des virements gratuitement depuis son téléphone, alors que depuis l'agence ils seraient payants. Cela, afin d'inciter les gens à utiliser ces nouveaux systèmes de paiements qui seront un jour certainement payants. Dans le même genre, un opérateur téléphonique a lancé une offre de paiement en ligne et en moins de 3 mois, il a enregistré 100 000 utilisateurs. Cela marche car la population joue le jeu : les jeunes utilisateurs veulent être les premiers à utiliser certaines technologies, tout en sachant et acceptant de devoir payer à terme.

Agence virtuelle, virement... Le paiement mobile a t-il aussi trouvé sa place ?

Oui, la Turquie est l'un des pays les plus en avance. La raison à cela est qu'elle a traversé une grave crise financière en 2001, avec la faillite d'une douzaine de banques, ce qui a obligé l'Etat à renforcer la loi pour le secteur bancaire. Les banques qui sont restées indemnes, si je puis dire, et qui sont désormais très solides financièrement, avaient tout intérêt à se différencier par la technologie. Désormais, en partenariat avec les 3 opérateurs de téléphonie mobiles, elles offrent des possibilités de paiement en utilisant simplement son téléphone portable. Fin 2010, 1 million de personnes avaient utilisé le paiement mobile chez 350 commerçants. Aujourd'hui, on estime le chiffre d'affaires annuel des paiements mobiles à 220 millions d'Euros.

Y a t-il chez les consommateurs des raisons qui expliquent aussi leur intérêt pour ces usages ?

Oui, pendant longtemps la Turquie a dû faire face à des problèmes de détournement de fonds utilisant les numéros de cartes de crédit volées. Les esprits sont marqués, les consommateurs n'ont longtemps pas voulu utiliser leur carte de crédit pour les paiements en ligne. Il a fallu trouver d'autres méthodes. Aujourd'hui, sept consommateurs sur dix jugent que les paiements via les téléphones portables sont plus sécurisés que les paiements par carte de crédit.

Est-ce que cette appétence à l'innovation se traduit par une scène entrepreneuriale dynamique ?

Parmi les startup qui se lancent, il y en a qui ont beaucoup de succès, mais elles sont un jour ou l'autre dans l'obligation de se vendre à un grand groupe. Notamment parce que la Bourse, en Turquie, ne permet pas réellement de donner un coup de pouce à ces sociétés. Il est rare d'avoir des success stories à l'américaine. Il existe bien sûr des fonds spéciaux pour encourager les startup, mais leur nombre est limité et les aides financières insuffisantes. Le capital risque n'est pas très développé non plus. Il ne reste souvent aux jeunes entrepreneurs que les investisseurs privés, souvent des hommes d'affaires fortunés, ou les fonds étrangers, pour beaucoup américains.

Il y a donc encore un certain nombre de freins à dépasser pour mieux innover...

Oui. Les gens sont très friands du web (le nombre d'internaute à augmenté de 2000 % ces derniers 10 ans, passant de 2 millions à pratiquement 40 millions de personnes, dont 18 millions en haut débit). Ainsi, vous trouvez environ 31 millions d'utilisateurs de réseaux sociaux actifs, ce qui place la Turquie au septième rang mondial actuellement. Les jeux vidéos en ligne et l'e-commerce ont aussi énormément de succès. Le volume des achats sur Internet a augmenté de 52 % en 2011 par rapport à l'année précédente, et plus de 120 millions d'achats ont été enregistrés, pour un chiffre d'affaires total de plus de 10 milliards d'euros.
Reste qu'Internet n'est pas toujours très libre en Turquie. Certains sites se sont vus censurés, avec un accès limité par décision judiciaire qui me semble plutôt arbitraire. Aussi, le secteur et l'entrepreneuriat privés innovent, mais l'Etat ne suit pas toujours. Enfin, même si l'Etat encourage l'ouverture de technoparcs dans les universités un peu partout dans le pays, l'essentiel de l'innovation a lieu dans l'ouest et le centre du pays, avec Istanbul et Ankara qui réunissent probablement 70 à 80% de l'innovation.

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