Portrait de Justin Frankel, inventeur de WinAmp et Gnutella, le "Mozart du code"

Par 19 novembre 2004

Justin Frankel est l'illustre fondateur de WinAmp, puis de Gnutella. Racheté par AOL, il s'amuse à inventer les premiers logiciels anti-pop-up ...

Justin Frankel est l'illustre fondateur de WinAmp, puis de Gnutella. Racheté par AOL, il s'amuse à inventer les premiers logiciels anti-pop-up d'Internet ! La plaisanterie passe mal. Déjà multimillionnaire, il décide de quitter le FAI en janvier dernier. Récit d’une rencontre avec ce Robin des Bois du Net, que certains considèrent comme « le geek le plus dangereux au monde »[1] . La barbe est rousse et drue, l’œil bleu est très vif, le cheveu en bataille et le jeans et le tee-shirt ne sont pas de première jeunesse. Difficile de croire que ce grand jeune homme de 26 ans, né à Sedona dans l’Arizona, est un des rares vrais multimillionnaires de l’ancienne « nouvelle économie ». Et que c’est toujours un rebelle, malgré sa fortune…. L’histoire de Justin Frankel est belle comme un livre. Elevé dans une famille un peu hippie de l’Arizona, né d’un père avocat et d’une mère facteur, les Frankel vivent dans un « mobile home » et Justin bricole tout ce qui lui passe par la main. Notamment l’Atari 8-bit de son petit frère. Au lycée, il s’occupe du réseau des ordinateurs, et écrit une application pour créer les premiers comptes mails des étudiants. Nous sommes aux débuts d’Internet…Il y a un siècle, en 1994. La légende (il ne l’infirme pas) lui prête même un logiciel lui permettant d’accéder aux ordinateurs des enseignants. Il jure ne pas l’avoir utilisé. Juste pour se prouver qu’il peut le faire, et résister un peu à l’autorité toute puissante. Déjà une graine rebelle. L’université de l’Utah où il rentre en 1996, section Sciences Informatiques, ne lui réussit pas. L’académisme et les cases prédéfinies ne conviennent pas à notre rebelle justicier. Il quitte la fac après deux trimestres, pour lancer Winamp (raccourci pour Windows Amplifier) et sa société éditrice, Nullsoft. Justin voulait un logiciel simple à utiliser pour lire de la musique sur son ordinateur, plus convivial que les lecteurs MP3 à peine naissants sur le marché… Et il le fait partager à ceux qui veulent l'utiliser. Il demande 10$ à qui veut bien payer. Personne n’est obligé. La philosophie de notre créateur est déjà là. Celle du freeware, qui sera aussi celle de l’open source. En 1998, deux ans après le lancement de Winamp, Justin compte près de 15 millions d’utilisateurs dans le monde ! Et ce n’est qu’un début. Une grande partie des utilisateurs accepte de payer les 10$, faisant de Nullsoft une société rentable aux revenus très confortables. En 1999, au sommet de la bulle, AOL décide d’investir le monde de la musique (Time Warner n’est pas très loin…) et rachète Nullsoft pour 100 millions de dollars… A 21 ans, Justin Frankel est un jeune homme très riche…Sans l’avoir voulu. Un pourfendeur des grosses structures…AOL en sait quelque chose…Il faut alors rentrer dans la grosse structure… Ce sera avec chausse pied, mais sans espoir. Il n’a pas réussi à la fac, il ne réussira pas chez AOL. Peut-on imaginer Robin des Bois heureux dans une grande entreprise ? Frankel y a tout même passé quatre ans. Riche des 100 millions de dollars de la vente de Winamp, il aurait pu jeter l’éponge. Mais Winamp est son bébé. Son regret : AOL ne lui a pas permis de concurrencer comme il aurait dû Windows Media Player et Real Player, qui ont progressivement pris les parts de marchés de Winamp. Mais honnête jusqu’au bout, il ne quittera pas l’entreprise sans avoir terminé le travail qui lui a été demandé : le lancement de la version 5.0, en janvier 2004. Pour autant, Frankel ne c’est pas endormi pendant son passage chez AOL. Il n’est pas un rebelle pour rien. La musique, c’est son truc. Et Napster, le logiciel d’échange de fichiers musicaux lancé par le jeune Shawn Fanning (qui a 19 ans, alors que Frankel en a 22…) l’énerve dès le début. D’abord, parce qu’il trouve que c’est vraiment bien (« pretty cool »..), et qu’il aurait bien aimé l’inventer. Surtout, parce qu’il trouve que c’est vraiment illégal, et donc dangereux. En effet, Napster héberge les titres qui sont téléchargés. Frankel imagine alors que ces titres devraient bien plutôt être réellement partagés et hébergés chez chacun des utilisateurs du logiciel, rendant pratiquement impossible son identification. Et pourquoi se limiter à du MP3 ? Chanson, vidéo, tout types de fichiers, dans un environnement décentralisé doivent pouvoir être téléchargés. Il invente alors Gnutella, dénommé d’après le fameux chocolat en pot et GNU symbolisant la communauté des développeurs de free-software…Robin des Bois ? Tout cela c’est fait en secret de son employeur. AOL ne découvrira Gnutella que le jour de son lancement….Pour demander à Justin de le retirer immédiatement. D’autant qu’AOL vient d’annoncer le rachat de Times Warner, qui vient elle-même de lancer les premiers procès anti-Napster…Pas bien beau…Robin des Bois jusqu’au bout, il s’exécute et accepte sa défaite. Mais est-ce vraiment une défaite, ou AOL n’a-t-il vraiment rien compris ? En effet, il est trop tard. Plus de 10 000 utilisateurs ont téléchargé Gnutella en un jour, et le principe décentralisé du système fonctionne à merveille. Pas besoin de son créateur pour le faire tourner. Très vite, la communauté open-source améliorera le système, et il sera repris par les meilleurs logiciels de téléchargement, comme Morpheus, BearShare ou LimeWire (bien connu des utilisateurs de Mac). Dès lors, Justin Frankel n’aura plus les coudées franches chez AOL, et ses blagues consistant à inventer les premiers logiciels anti pop-up pour éviter que les utilisateurs de Winamp ne puissent voir les publicités poussées par les régies d’AOL ne seront pas très bien vues…C’est le moins qu’on puisse dire. Frankel finira par se lasser un beau jour de janvier 2004. Pour conserver ce qui lui tient le plus à cœur : sa liberté. Mais quand on demande à Justin Frankel ce qu’il pense d’un autre géant de la « net-économie », Google, tout change. Voilà une entreprise selon son cœur. Une entreprise qui innove vraiment, où chacun peut créer à sa guise les outils dont on a tous rêvés. Chercher sur le Net, avoir une messagerie vraiment « friendly » avec une grande capacité de stockage, développer des blog (avec blogger.com notamment), inventer un moteur de recherche pour disque dur. Quant on lui rétorque qu’il y peut-être là une stratégie délibérée d’entreprise, il rigole doucement. Le rire de celui qui a compris ce que doit être une entreprise innovante, qui prend des risques. L’IPO ? « Il fallait bien que les investisseurs de départ reprennent leurs billes. C’est le jeu ici, et il est connu et accepté par tous dès le départ. Le reste, c’est de la mise en scène». Ce n’est pas pour cela que la philosophie de départ n’est plus là. Tiens… Il va peut-être falloir jeter un œil nouveau sur Google. Un inventeur de génie insatiable. Après avoir inventé Winamp à 18 ans et Gnutella à 22 ans, qui pourrait croire que notre génie est fatigué ? Le Mozart du code n’a pas fini de créer… Frankel travaille dans un garage de San Francisco. Comme dans la légende. Un vrai garage, avec pont élévateur, fosse de vidange, voitures démontées, outils épars. On l’a visité de fond en comble. Quelques Audi (dont une superbe RS4 au moteur éventré…), un vieux Mini Van VW, souvenir de la période hippie des parents, des Porsche (une flambant neuve, mais les autres plutôt de seconde ou troisième main…), une scène avec batteries, claviers et guitares, des écrans plats, une salle de jeux vidéo, et partout, des ordinateurs. Au centre, un lama en métal grandeur nature, souvenir de Nullsoft et de Winamp dont il est l’emblème. Des photos de filles au mur. Ca sent l’huile. Et ça bosse. Parce que Frankel est d’abord et avant tout un créateur et un bosseur. Christophe Thibault, son acolyte français aujourd’hui chez Yahoo ! parle avec une certaine émotion de « la beauté des codes de Justin ». On veut bien le croire….Aujourd’hui, Frankel travaille en solo, avec quelques copains (dont Christophe Thibault), à son nouveau projet : Jesusonic (www.jesusonic.com). Il annonce sans naïveté : « j’avais envie d’un clavier programmable pour ma guitare. Je n’en ai pas trouvé dans le commerce. Alors je l’ai construit. J’ai terminé le software, et nous allons bientôt finir le hardware ». Et comme tout ses projets, Justin va les partager. Si cela se vend, comme ce fut le cas avec Winamp, c’est bien. Sinon, comme pour Gnutella, c’est bien aussi. Le but n’est pas de faire du business, mais de créer des trucs cool (« cool stuff »), dont on a besoin pour écouter ou faire de la musique, la passion de Frankel. Et, ce qu’on ne trouve pas, on l’invente et on le fabrique…Et ensuite on le partage. Quant on vous dit que cet homme est un pur…Et quand on parle du Peer to Peer avec Frankel, des procès en cours, de l’illégalité des échanges de fichiers, que répond l’inventeur de Gnutella ? Qu’il achète énormément de CD, que la qualité des disques en téléchargement est très insuffisante, qu’il est indispensable que les artistes gagnent leur vie. Un légaliste, qui a crée les outils de la discorde…Aurions-nous rencontré Robin des Bois ? Il pense que le modèle de distribution par les majors n’est plus le bon, et qu’il faut trouver des formes alternatives. Les licences CreativeCommons [2] par exemple. Et les concerts…Quant à l’échange de fichiers : il lui prédit encore un très bel avenir. Il considère BitTorrent comme un outil formidable, et pense que d’ici peu il sera possible de rendre totalement anonyme le téléchargement. C’est la brique qui manque encore au système pour faire complètement sortir du jeu les majors, qui ne trouvent décidément plus grâce aux yeux de personne ici…Justin Frankel est atterré par la victoire de George W Bush. Comme beaucoup de ceux qui en ont les moyens sur la côte est et sur la côte ouest (régions ayant massivement votées pour John Kerry), il a pensé une seconde à quitter le pays. « Mais si tous les gens qui peuvent partir s’en vont, alors qui va garder la maison, et tout faire pour modifier le cours des choses, de l’intérieur » ? Oui, décidément, il y a du Robin des Bois chez ce génie du Software. Dans la jungle de la Silicon Valley, cela fait du bien de rencontrer un vrai pur…Vous n’y croyez pas ? Pourtant, je vous assure, je l’ai rencontré autour d’un superbe sandwiche Monte Cristo. Merci Monsieur Frankel de cette belle leçon de simplicité, de créativité et d’optimisme. Oui, le software et l’open source ont encore de très beaux moments à vivre. C’est peut-être même le début d’une nouvelle ère qui s’annonce. Enfin… En ce sens, vous êtes bien toujours le « geek » le plus dangereux au monde, et de loin. D’autant qu’aujourd’hui, plus personne ne peut vous acheter.
[1] Selon l’article que le magazine américain Rolling Stone lui a consacré en janvier 2004. Le terme geek désigne en anglais un fou d’informatique.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" />
[2] Ces licences, qui sont des contrats types pour mise à disposition d’œuvres en ligne, sont lancées en France aujourd'hui.
Dominique PiotetA San Francisco, pour l’Atelier(Atelier groupe BNP Paribas - 19/11/2004)

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