Portrait de Robert Lattès : aux origines du capital risque

Par 29 avril 2002

Rencontre avec un des fondateurs du capital risque en France.

Robert Lattès est un homme rare. Un véritable Honnête homme, doublé d'un encyclopédiste. Le parcours de cet homme d'esprit et d'action est exemplaire. L'intelligence est cette capacité qu'à l'homme de faire émerger des liens entre des choses qui apparemment n'en ont pas. Robert Lattès est, au sens strict de cette définition - un homme intelligent. L'intelligence, en ce sens, ne peut pas être une donnée. Elle s'entretient, s'enrichit de toute matière connexe, en annexe et en colonise d'autres. L'intelligence est à la fois réflexion et action, et Robert Lattès a su jouer avec ces deux leviers avec une égale gourmandise. L’homme se nourrit de tout. Il est d’abord un brillant mathématicien -Normalien et agrégé - et a publié plusieurs ouvrages de mathématiques. Il fut chercheur au CNRS et a travaillé au Commissariat à l’Energie atomique. Il a participé à la fondation de la Sema, aux côtés de Jacques Lesourne, et a dirigé le département de mathématiques appliquées, dont il a fait une filiale rentable (la Société d’Informatique Appliquée). Il est, avec Louis Armand, un des pères du terme français “informatique” et il fut un des premiers français à utiliser un ordinateur. Il fut aussi économiste et financier et a publié plusieurs ouvrages économiques. Mais ce qui impressionne le plus chez Robert Lattès, c’est cette culture profonde - de celle qui n’a pas besoin de se montrer. Il fut champion du monde de bridge en 1956, il est amateur de peinture, de littérature, de cinéma (cet homme a tout vu... Il fut même Président de la Commission d’avances sur recettes), de musique (il est administrateur de l’Orchestre de Paris...). Tout le prédestinait donc à mettre ses différentes capacités et compétences au service d’une activité émergente, qui nécessite une grande clairvoyance, un sens aigu de l’avenir, une réelle capacité à évaluer les hommes et leurs projets, tout en étant capable de comprendre avec aisance les montages financiers.Un pied à Paris et un autre aux Etats-Unis, Robert Lattès est un observateur engagé dans la naissance de sociétés innovantes. Il sait perdre avec élégance, ce qui est un des grands secrets de ce métier dans lequel vous ne pouvez espérer réussir plus de trois opérations sur dix. L'homme n'aime pas qu'on le présente comme le père du capital-risque français. Il ne faut pas y voir de fausse modestie, mais là encore son inébranlable honnêteté intellectuelle. C'est notamment à Christian Marbach, le fondateur de Sofinnova - premier fonds de capital-risque français - que revient en grande partie cette paternité. Pourtant, le capital-risque ne se serait pas développé en France sans son action décisive. En 1975, après avoir bouclé la revente au CEA de la Société d'Informatique Appliquée qu'il dirige, il rejoint Paribas pour devenir Conseiller du Président. Il constate assez rapidement que très peu de cadres dirigeants de l'entreprise parlent et comprennent correctement l'anglais, et que plus rares encore sont ceux qui ont une bonne compréhension des technologies et notamment de l'informatique. Le Président lui demande alors de réaliser une évaluation complète du portefeuille de participations de la banque. Il en ressort que : 1- la très grande majorité des participations sont françaises, ce qui peut sembler paradoxal dans le cas d'une banque bien implantée à l'étranger et notamment aux Etats-Unis ; 2- il n'y a aucune participation dans le domaine des high-tech à l’exception de Bull, alors que ce secteur est en pleine croissance ; Fort de ce constat, Robert Lattès obtient en 1978 de monter le premier fonds, avec comme cible principale des entreprises américaines. Il réussit à lever dix millions de dollars, qui seront investis en deux ans. Très vite, il se persuade que c'est dans les biotechnologies que se trouvent les participations les plus intéressantes. La possibilité de découpler la double hélice de l'ADN est découverte en 1974, et les premières sociétés à exploiter cette découverte se montent en 1975. Paribas prendra des participations importantes dans ce secteur, bien que passives étant donné la faible ampleur du fonds. Le fonds qu'il dirige prend également des participations dans des entreprises qui exploitent la découverte des anticorps dits monoclonaux. En quatre ans, le fonds a rapporté 40 millions de dollars. En 1981, Robert Lattès lève son deuxième fonds, sous le nom de Paribas Technology, essentiellement aux Etats-Unis et au Japon. Partech - l'un des plus important fonds de capital-risque - est né. Paribas y participe de façon minoritaire et Robert Lattès quitte le groupe fin 1987. Il devient alors Président de Transgène, société dont il est un des fondateurs, avant de lever un fonds pour le groupe Pallas en 1998. Il est aujourd'hui membre de l'Académie des Technologies, qu'il a créée en décembre 2000 et qui comprend 140 membres et continue à jouer un rôle important dans des dossiers de capital-risque. Robert Lattès, homme insatiable, croit beaucoup aux sciences de la vie. Lorsqu'on lui demande de parler de l'avenir, il ne parle pas de capital-risque, mais il évoque avec gourmandise les secteurs dans lesquels il faudrait investir aujourd'hui. Il pense que le secteur de la génomique et de la déclinaison du génome est un des secteurs très porteurs. Il croit également beaucoup au secteur agroalimentaire, notamment avec l'arrivée des technologies de microtypage, qui permettent des analyses extrêmement fines des produits. Il évoque également les progrès récents de la chimie combinatoire, et souligne que l'Institut Pasteur de Lille est à l'origine de recherches importantes sur le sujet. Il est d'ailleurs à l'origine d'un dossier qu'il a aidé à faire éclore et qui a permis la création de la première société européenne de ce secteur, aujourd'hui côtée : la CEREP. En revanche, lorsqu'on lui parle d'Internet, sa réponse se fait cinglante : "trop tôt, trop vite". Espérer sortir avec de substantiels résultats dans des délais records semble à Robert Lattès une hérésie, alors que dans le secteur des biotechnologies, un bon dossier nécessite entre cinq et sept ans avant de pouvoir envisager une sortie profitable. Il souligne d'ailleurs que Partech - qui a été classé deuxième fond aux Etats-Unis en 1999, s'est gardé d'investir massivement dans le secteur, ce qui explique sa bonne santé actuelle. Enfin, il évoque avec beaucoup de finesse les évolutions de la téléphonie mobile et des problématiques de débits, qui ont fait l'objet des premiers travaux de l'Académie des Technologies : là encore, pour lui, ce n'est pas encore le moment d'y aller. Robert Lattès est un apprenti et un sorcier… Apprenti, car il ne cesse d'apprendre et de mettre en relation ce qu'il comprend du monde et des hommes pour permettre à des idées ou des technologies nouvelles d'éclore et de donner naissance à des sociétés profitables. Un sorcier - ou un alchimiste, pour reprendre un terme qui s'applique si bien à son alter ego Georges Doriot - car il a sait avec talent mettre en rapport capitaux, équipes, technologies et marché, pour transformer une idée issue d'un obscur laboratoire de recherche en un produit utile qui trouve un marché. Robert Lattès ne parle jamais d'outils, de valorisation, de stratégie de sortie - même s'il a tout cela en tête - mais il parle de potentiel d'un produit et d'une équipe, et c'est cela qui en fait un grand venture capitalist. C'est peut-être cela que les fonds qui sont intervenus massivement dans le domaine de l'Internet ont oublié. Ils s'en mordent aujourd'hui les doigts.Dominique PiotetDirecteur des Etudes de l'AtelierPour en savoir plus : consultez notre étude sur "Les enjeux et perspectives du Capital risque".

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