[Portrait d’innovateur] Bacely YoroBi, tech explorateur des pays émergents

Par 30 juin 2016
Bacely YoroBi

Quatre ans de voyage autour du monde ont forgé Bacely YoroBi, startup ingénieur ivoirien et tech explorateur qui a lancé SocialSpot, une plateforme pour distribuer le Wi-Fi gratuitement. L’Atelier BNP Paribas l’a rencontré à Nantes, au festival Web2Day 2016.

Un innovateur ?

Fils de marin, Bacely YoroBi voulait suivre les pas de son père. Ce dernier ne le souhaite pas : "sois indépendant" martèle-t-il à son fils, "trouve un travail ou monte ta boîte". Le jeune Ivoirien commence alors son aventure entrepreneuriale à 12 ans, en étudiant l’informatique comme Bill Gates, son modèle à l’époque. « J'ai rapidement compris que je n’étais pas fait pour être l'employé de quelqu’un. J’ai toujours aimé bouger, j’avais besoin de changement ».

Il met son ambition à exécution en créant l’association NTIC, première d’une longue liste. “Community builder”, Bacely YoroBi multiplie en effet les initiatives pour enrichir et stimuler l’écosystème numérique ivoirien. Il créé l’espace de co-working YojeDesign, lance la communauté de femmes-entrepreneures Amazoon, enclenche les premiers réseaux ivoiriens de développeurs Google puis Mozilla, initie Founder Family et un Gamecamp dans son pays, organise les événements de TechStars comme la Startup-Weekend…

Infatigable, le jeune informaticien devient un acteur incontournable de l’entrepreneuriat francophone en Afrique et se voit alors proposer le premier poste de community manager au sein du Gouvernement de Côte d’Ivoire. Il y monte la stratégie communautaire de A à Z sur Facebook et Twitter mais se lance ensuite dans ce qu’il appelle un voyage initiatique afin de découvrir et comprendre les différents écosystèmes numériques. Pendant quatre ans, il sillonne l’Afrique, l’Europe de l’Est et l’Amérique Centrale et du Nord. « Je voulais cerner l’esprit startup, car finalement beaucoup ne le connaissent pas, et la théorie n’a rien à voir avec la réalité terrain.»

Bacely YoroBi continue l’aventure entrepreneuriale en lançant sa première startup SocialSpot début 2012,pendant son exploration tech.

 

Une innovation ?

Année 2011, crise politique et économique en Côte d’Ivoire. Bacely YoroBi quitte la métropole pour aller s’installer en province : il n’a pas accès à internet. « C’était horrible. Je suis un boulimique d’internet, mais le taux d’implantation dans mon pays est de 10 %. Je voulais changer cela. » Il imagine SocialSpot, des hotspot de Wi-Fi gratuits pour la population, financés par des marques qui auraient accès aux données collectées et pourront utiliser la plateforme pour faire de la publicité. « Ici, les gens n’ont pas peur des datas : ils n'ont rien à perdre, ils sont prêts à se mettre à nu pour avoir le minimum ».

Le startuper gagne des prix, devient MIT fellow, et son projet est soutenu par le Gouvernement ivoirien. Il créé alors CONNECTx, un événement pour fédérer les entrepreneurs émergents, startupers du Sud ou qui ont implanté le marché des BRICS, comme Alisée De Tonnac qui a créé un fond d’investissement pour ces pays. Grâce à CONNECTx, SocialSpot a mûri et est aujourd’hui en complète transformation. « On s’est rendu compte qu’on avait brûlé des étapes, qu’aujourd’hui, les marques ne s’intéressent pas aux populations du Sud : nous sommes les petits. Donner internet gratuitement n’apporte pas de valeur.»

 

 

Le startuper veut d’abord se pencher sur la facilitation du commerce entre particuliers, pratique artisanale en Afrique, qui rencontre trois problèmes  : «D’abord, il n’y a personne pour légiférer les conflits et aucun SAV. Ensuite, les gens n’ont pas le temps de remplir des fiches produits ou de faire des photos. Enfin, le paiement pose problème : l’uberisation rassure, car c’est toujours un peu dangereux de sortir son porte-monnaie dans la rue ». La startup veut donc aujourd’hui réinventer l’expérience d’achat, en créant un hub où les citoyens pourront apporter les objets qu’ils souhaitent vendre, ou venir acheter des biens. « On veut faciliter le deal et être le tiers de confiance côté logistique et SAV.» Ce hub disposera d’une application, qui, quand elle pourra se rémunérer et attirer les marques, donnera accès à internet. Car le but est de lancer le dispositif dans les pays du Nord dans un premier temps, puis de le transposer au Sud après le succès espéré.

Bacely YoroBi a posé ses valises en France pour monter son projet, le « meilleur endroit au monde » pour lancer une startup, selon lui. « Il y a un écosystème dynamique, beaucoup d’argent investi, la French Tech, et quelque chose de magique dans l’air… C’est dommage que les jeunes ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont ici. En France, le premier investisseur de startup c’est Pôle Emploi ! Pendant deux ans on te donne l’opportunité de créer quelque chose et d’avoir un revenu, c’est quand même incroyabl e» sourit-il en soulignant que son premier investisseur à lui, c’est son père.

 

Quel impact sur l’homme et la société ? 

L’ONU a déclaré en 2012 que le droit à internet est un droit fondamental. Internet est surtout un enjeu « capital » pour les pays émergents explique Bacely YoroBi, car il permet l’accès à la connaissance de l’humain, de l’environnement, à la citoyenneté, la culture… « Internet va aussi diminuer le problème de l’immigration, et donner de l’espoir. C’est la possibilité d’innover, de changer le monde : le changement de paradigme des pays occidentaux grâce à internet peut aussi se produire dans les pays du Sud ».

Pour avancer, il manque surtout une certaine éducation informatique et une culture startup, d’après le jeune ivoirien. «Il faut apprendre dès l’enfance l'algorithmique, à coder, à hacker. Les hackers sont à la base de tout : Bill Gates, Steve Jobs, Steve Wozniak… Ce sont des débrouillards qui rentrent par la fenêtre quand la porte est fermée.» Un accent sur l’éducation serait aussi en mesure de donner confiance aux citoyens trop centrés sur eux-mêmes et bloqués dans un état d’esprit négatif, explique Bacely Yorobi. « En Afrique du Sud les gens pensent qu’ils sont inférieurs, qu’ils ne peuvent innover que localement ‘on ne sera jamais les autres, on ne fera jamais mieux’. C’est dommage.»

Et l'avenir ?

L’entrepreneur voit l’avenir dans le développement de sa startup : « J’aimerais réussir puis aider ceux qui voudront aussi créer des startup. J’aimerais apporter de l’espoir aux gens pour construire quelque chose de grand, pas juste être le Google africain ou l’Amazon latino…» Si ça ne fonctionne pas, Bacely YoroBi s’imagine bien contribuer à un incubateur intéressé par les problématiques des pays émergents.

Quant à l’avenir des pays du Sud, l’innovateur pense que l’écosystème doit s’enrichir de davantage de formation, d’espaces de coworking et des événements centrés sur les success story. « Il ne faut pas juste stimuler, mais montrer des gens qui ont réussis ! » Des modèles à suivre ? À l’époque Bill Gates, ce sont aujourd’hui Jack Ma avec Alibaba et le guatemaltèque d’origine allemande Luis Von Ahn avec Duolingo.

D’autres innovateurs des BRICS se révéleront dans le futur, car ces pays ont leurs forces par rapport au Nord. Selon Bacely YoroBi, ces forces sont d’abord leur restructuration actuelle avec une nécessité de se réinventer, et une capacité d’adaptation exceptionnelle. « En Afrique, même la dame du fin fond de la province qui ne sait ni lire ni écrire sait payer avec son téléphone ! Les populations n’ont pas connu le siècle des Lumières, mais directement le numérique et le mobile.» Enfin, il souligne un ADN de résolution des problèmes « il y en a tellement qu’on voit tout de suite les solutions. Le ‘waouh effect’ des occidentaux, c’est le voyage. Le nôtre, c’est dès qu’on sort dans la rue : ça éveille.»

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