[Portrait d'innovateur] Marjolaine Grondin veut supprimer les interfaces entre l’homme et le service

Par 28 avril 2016
Jam, l'assistant intelligent créé par Marjolaine Grondin

Pitché lors de l’édition 2016 du MIT TR 35 France, Jam est une conciergerie par sms dotée d’intelligence artificielle. Fondé par Anas Arifi Loïc Delmaire et Marjolaine Grondin, Jam est en évolution permanente. Portrait de l’initiatrice du projet.

Une innovatrice ?

Originaire de Paris, c’est pourtant à l’île de la réunion que Marjolaine Grondin valide son baccalauréat, avant de revenir dans la capitale pour intégrer Sciences Po. À l’époque, elle imagine travailler dans la culture ou la diplomatie, « je me rêvais au Centre Pompidou ou à l’ONU », se souvient l’entrepreneuse.

Elle passe ensuite un an à Berkeley, en Californie. Une école qui lui donne le goût du business et l’encourage à s’inscrire dans un double master avec HEC à son retour en France. Avec l’idée en tête d’un jour, pourquoi pas, créer une ONG dans le développement étranger. « J’avais déjà cette appétence à la fois pour l’humain et le commerce. J’imaginais monter une ONG qui œuvre pour le bien social, sans contraintes économiques. Je voulais m’intéresser au pays, au droit, à comment ancrer nos actions dans le réel, pas juste à la politique publique. J’aime les projets sociaux et l’efficacité du privé.»

Elle multiplie alors les sujets d’étude : management des ONGs sociologie, culture, business…« Je ne pensais pas encore à monter une boîte, mais j’ai toujours aimé réaliser des projets » raconte-t-elle. Des exemples ? Elle donne un cours d’Histoire de l’art à une classe américaine ou expose ses photos prises aux Etats-Unis à la Commission Européenne.

Finalement, l’entrepreneuriat, elle y met les pieds « sans faire attention ». Pendant ses études, elle a l’envie de lancer un réseau social culturel. Elle rencontre alors les entrepreneurs et ingénieurs qui deviendront ses associés.

 

Une innovation ?

Les entrepreneurs en herbe repèrent un problème : « la galère étudiante ». Trouver un stage, un bar pour sortir, un co-voiturage… Leur première intuition – et produit – est une plateforme d’échange intra-campus, qui permet aux étudiants de partager des bons plans entre eux. En test à Science Po, « Blackbird » évolue en application et site web, puis reçoit son premier investissement d’un business angel. « On s’est rendu compte que ça marchait surtout quand nous, on proposait du contenu, pas dans l’échange. On était accéléré, on avait une équipe et un peu de fonds, mais les chiffres n’étaient pas à la hauteur de nos ambitions. »

Pour avancer, ils reprennent une enquête terrain il y a un an en interrogeant les étudiants sur leurs besoins et attentes. En quelques semaines, l’ « Eureka moment » survient : les jeunes veulent juste poser un problème…et avoir la solution. Refonte totale. « Ça a été une déchirure, on a jeté deux ans à la poubelle…mais c’était nécessaire. » Blackbird devient Jam et se dote d’une intelligence artificielle pour devenir une conciergerie par sms. Rien de plus simple, l’étudiant pose une question « je cherche une salle de sport près de chez moi » « comment créer mon passeport pour le Viêtnam ? » et Jam répond. 35 % d’intelligence et 65 % d’humain se trouvent derrière le service, avec 70 étudiants qui se relaient derrière l’écran.

L’IA est, elle, composée d’agrégateurs et de bases de données enrichies au quotidien, avec des messages ou des critères pré-établis pour échanger avec le jeune « Le message passe d’abord par l’IA et si elle ne peut gérer la requête, on intervient. Mais l’humain est aidé par la machine dans 80 % des cas. Il génère des algorithmes, extraits des métas-données, retrouve les messages similaires et les réponses données, etc » précise la CEO. Pour se rémunérer, Jam recueille les bons plans de partenaires, comme des codes de réduction Uber qui mettent tout le monde d’accord. Aujourd’hui, Jam reçoit environ 5 000 messages par jour.

 

L’idée disruptive ?

« L’absence d’interface » affirme Marjolaine Grondin. L’idée de la start-up est de supprimer les interfaces entre les hommes et les services. Pas besoin de télécharger une application, de rentrer ses paramètres, d’apprendre à la manipuler et de retourner dessus à chaque requête. Car selon l’entrepreneuse, ça n’est pas à l’utilisateur de s’adapter et c’est pour cette raison que Jam est aussi disponible sur Facebook Messenger ou via DMs sur Twitter, et bientôt un peu partout : what’s app, Skype, mails… « On veut que Jam soit là où l’utilisateur est, qu’il n’ait pas à venir le chercher ».

L’innovation est aussi dans la relation entre l’utilisateur et le chatbot « Jam est sympa, humain et drôle. Il te relance et prend soin de toi. À la différence de Siri, il y a une conversation. » En effet, Jam reprend une demande si la réponse ne convient pas, tandis que Siri répond à une question à la fois, sans pouvoir affiner en fonction d’éléments ajoutés.

C’est enfin l’aspect one-to-one qui transforme le service : les utilisateurs n’ont rien à donner. L’entrepreneuse conclut « La plus belle technologie doit être transparente, friendly et intuitive. Et disparaître pour laisser place à l’utilisateur. »

 

L’impact sur la société et l’homme ?

Pour la start-up, ce sont la technologie et les contenus présentés dans une discussion qui vont gagner l’approbation du public. « On est passé de l’ère de consommation des contenus à celle de la participation des contenus. Aujourd’hui, je crois qu’on arrive à l’ère de la relation des contenus. Juste une relation qui va t’aider. » prévoit Marjolaine Grondin.

Car selon elle, la multiplication des écrans n’est qu’une « solution sexy, comme si ça rendait l’objet moderne. Les gens s’en détacheront bientôt » assure celle qui envisage de produire un reportage photo sur ces personnes scotchées à leurs téléphones partout, tout le temps, « c’est triste ! On est tous accro à ces petits rewards sociaux. Ce serait bien d’avoir ces mêmes avantages sans aller les chercher. Au lieu de passer dix minutes sur yelp, juste avoir une interaction, puis aller voir ses amis dix minutes plus tôt. Ça rapprochera les gens de ceux et ce qu’ils aiment ».

Car la jeune CEO n’est pas anti-IoT, bien au contraire, tant qu’elle est discrète. Pour illustrer son propos, elle raconte l’exemple trouvé dans The best interface is no interface, de Golden Krishna. L’auteur y relate que BMW a lancé une application pour ouvrir sa voiture « On a sa clé dans la poche, mais on peut aller sur l’appli en huit étapes et ta voiture s’ouvre enfin… À l’inverse, un autre modèle a créé un système où la voiture reconnaît le signal émis par ta clé dans ta poche quand tu t’approches de la voiture. Et s’ouvre automatiquement : voilà, tout simplement ».

 

Et l’avenir ?

Pour Jam, l’objectif est de passer à 80 % d’intelligence artificielle à la fin de l’année, puis 90-95 % à terme. L’ambition est de devenir un outil de référence pour les étudiants français « avec quelques briques à l’étranger », avant de s’ouvrir à une cible plus large. La startupeuse assure ne pas encore chercher à être rentable, mais d’abord à développer le service à travers la communication, la personnalité de Jam et l’intelligence artificielle. Et surtout, « montrer qu’il y a un usage ». De nouvelles fonctionnalités sont également prévues : le remboursement entre amis avec l’application Lydia, ainsi que la possibilité plus générale d’acheter, commander ou réserver via Jam. Un accès à DropBox est envisagé pour envoyer des documents facilement et pourquoi pas, un jour, solliciter Jam par la voix.

Quant à l’entrepreneuse, elle rêve d’un Jam « à la Airbnb, avec des bureaux partout dans le monde, une culture d’entreprise hyper forte, des équipes motivées. Et qui contribue à changer l’industrie dans laquelle elle évolue. » Elle souhaite également s’impliquer davantage dans la transformation de l’industrie du travail, suite à un stage qui lui avait fortement déplu « J’ai pensé « On m’a menti toute ma vie, le travail c’est horrible, pourquoi on doit souffrir ? » » plaisante-t-elle, avant de poursuivre, « Et je me suis rendu compte que c’est faux. Je suis heureuse de contribuer à mon niveau avec mon équipe. Instaurer le changement au travail, ça me passionne. »

Et si l’aventure Jam s’arrête (« pourquoi pas revendre un jour si on a une belle opportunité » ), la jeune femme ne s’inquiète pas : elle a chopé le virus de l’entrepreneuriat « Je vais continuer à monter des boîtes, ça c’est sûr ! »

 

 

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