Rencontre avec Bill Draper, roi des capitaux risqueurs, prince de l'Inde et de Skype.

Par 04 novembre 2005 1 commentaire

Le Software Development Forum, très puissante association de la Silicon Valley dédiée à l'observation et au partage sur les technologies émergentes depuis plus de 20 ans, a invité le 17 octobre...

Bill Draper, capital risqueur de Skype, livre sa vision
Le Software Development Forum , très puissante association de la Silicon Valley dédiée à l'observation et au partage sur les technologies émergentes depuis plus de 20 ans, a invité le 17 octobre dernier Bill Draper, le célèbre capital risqueur, pour présenter sa vision de son métier, ses investissements notamment en Inde, et, bien entendu, pour parler de son dernier grand succès : Skype. L'Atelier y était...

Rencontrer William H. Draper III - usuellement nommé Bill Draper - dans la Silicon Valley, c'est rencontrer une altesse régnante sur le monde du capital risque. A au moins trois titres :

•  Le capital risque comme titre de noblesse

Bill Draper appartient à une famille dans laquelle on se passe le sceptre du métier de génération en génération . Le père de Bill Draper, le Général William H. Draper Jr fonde une des toutes premières sociétés de capital risque de la côte ouest, Draper, Gaither and Anderson, dés 1958. Alors que le nom même de « capital risque » n'existe pas. On plonge au coeur de l'histoire de ce métier.

Il faut se souvenir du rôle fondamental des militaires américains dans la création du capital risque, dont l'inventeur est le général d'origine française Georges Doriot .

Le Général Draper, sous secrétaire aux armées pendant la Seconde Guerre Mondiale, a fait partie de ces équipes qui, avec Doriot, ont compris l'importance de financer et de soutenir l'innovation dés son origine. Doriot fonde le tout premier fonds - ARD - à Boston en 1946. Le général Draper s'attaquera à la côté ouest, alors que la Silicon Valley n'existe pas encore. Bill Draper, pris par le virus, fondera son premier fonds en 1962. Il explique comment, avec sa voiture, il faisait la tournée des « garages » pour proposer ses services...Le temps des pionniers...

Quarante ans plus tard, après un détour par la présidence de la Export Import bank of the United States et la direction du fonds des Nations Unies pour le Développement (le plus important programme de l'organisation), il dirige Draper International, un fonds dédié aux investissements en Inde, et Draper Richards, un fond dédié aux compagnies américaines, dans le secteur des télécommunications et de l'Internet, pour lesquelles il intervient en premier tour de financement.

Son fils Tim assure la relève, et la troisième génération de Draper aux commandes d'une puissante compagnie de capital risque, avec la fondation en 1985 de Draper, Fisher, Jurveston... Avec déjà quelques très beaux succès comme Hotmail, Baidu, et bien sûr une participation à Skype.

2 - La conquête de l'Inde
Mais Bill Draper est aussi l'un des découvreurs du potentiel indien en matière de nouvelles technologies. Dés 1995, après 10 ans à l'Onu, il consacre une partie de son attention à ce pays. L'intérêt de l'Inde est à ses yeux supérieur à celui de la Chine, au moins dans le court et moyen terme. Au-delà de l'avantage de la langue, le système politique démocratique ancien et bien enraciné, une véritable liberté de la presse, et une économie assurant une libre circulation des capitaux, donnent à l'Inde un bien meilleur profil de risque, pour un métier qui en comporte déjà beaucoup. Cette analyse ne sera pas totalement partagé par son fils Tim, qui a investit dans le portail chinois Baidu et dont les 28% de participation sont aujourd'hui valorisés à prés d'un milliard de dollars, suite à l'introduction en bourse du célèbre site.

En revanche, Bill Draper mesure bien les importantes difficultés que l'Inde doit surmonter pour être compétitive dans le long terme face à la Chine : un système de collecte des impôts trop inefficace pour assurer des entrées suffisantes à l'Etat, avec comme résultante des infrastructures déficientes et un mauvais système éducatif primaire.

Et quand on lui parle d' Europe  ? Trop confortablement installée, il n'y ressent pas le goût du risque qui pousse à entreprendre ! Et la France ne trouve pas plus grâce à ses yeux : un pays piloté par ses syndicats et ses agriculteurs. Il serait peut-être temps de proposer à Monsieur Draper un voyage d'étude dans notre beau pays.

Parmi les succès du fond Draper international, aujourd'hui totalement investit, il faut compter avec le célèbre portail Rediff, le Yahoo ! indien . Avec un succès inespéré pour un fond de ce type : chaque dollar investit en Inde en a rapporté seize !
3- La découverte de Skype

Un investissement indien malgré tout moins fructueux que celui réalisé dans Skype , certes...puisque Bill Draper reconnaît que son rapport a été de 1000 pour 1 après la vente du site à eBay ! Bill Draper c'est peu exprimé sur son investissement dans Skype, laissant la parole à son fils Tim, qui siége au board de la société et en détient 10 %. Pourtant, c'est avec un fort enthousiasme qu'il explique comment il a envoyé un de ces collaborateurs à la recherche des deux fondateurs de Kazaa, Niklas Zennström et Janus Friis.

Persuadé très tôt du potentiel du Peer to Peer, Bill Draper a souhaité retrouver les deux jeunes entrepreneurs après la revente à une compagnie australienne de leur célèbre site d'échanges musicaux (cf Kazaa). Simplement pour savoir ce qu'ils faisaient et ce qu'ils avaient dans leurs cartons. Et c'est à Londres qu'il les retrouve, et qu'il co-écrit avec eux le modèle économique de Skype, dont il sera le premier investisseur.

Pour Bill Draper, la force de Skype tiens au faible montant de capital nécessaire au développement de l'entreprise. C'est la configuration idéale pour un investisseur. Tout passe par Internet ou par les lignes téléphoniques (pour Skype Out et Skype In), donc par des fournisseurs d'accès et des opérateurs ayant consenti tous les investissements d'infrastructure.

Niklas Zennsrtöm développe d'ailleurs cet argument à l'envie : Skype n'est qu'une plateforme, et le coût marginal d'un client est quasi nul pour la compagnie, ce qui lui permet de proposer un service de base gratuit, et de se rémunérer sur les services à valeur ajoutée. C'est le client qui consent l'investissement, en utilisant son ordinateur, sa connexion Internet, ou son téléphone, et l'opérateur qui a fourni l'infrastructure. C'est le modèle du Peer to Peer dans toute sa pureté. Et c'est à ce genre de finesse que l'on reconnaît un grand !

On est alors tenté de demander au roi Draper de nous donner quelques clés de ses 40 années de succès . Ses longues mains noueuses s'agitent avec bonheur pour délivrer sa bonne parole. Il garde de la bulle Internet de 2000 - qui a peu affecté son activité - une amertume à l'égard de Wall Street. Trop d'argent disponible, pour pas assez de bons investissements, avec une volonté de profit rapide ont conduit au désastre que l'on sait. Au-delà des quelques préceptes un peu naïfs sur le héros entrepreneur, la passion et l'équipe de rêve, c'est quand il parle d'éthique du métier que Bill Draper est le plus crédible. Et il est impitoyable sur les introductions en bourse d'entreprises qui ne marchent pas, à des fins de profit rapide. Il met en garde la profession de cette « tentation de l'IPO », qui détruit une réputation, et conduit à de la destruction de valeur in fine . Tentation qui pourrait ressurgir...

Leçon ultime de cet homme au large sourire, pour conclure deux heures de conférence : « have fun »  ! On essaiera d'en prendre de la graine, majesté.

Dominique Piotet
A San Francisco pour l'Atelier

(Atelier groupe BNP Paribas - 04/11/05)

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1 Commentaire

Interrogé sur le terme Capital risqueur ou Venture capitalist en anglais, Jean Marc Lopez commente : « Comme son nom français le signale, le risque de perte de l'argent investi est très présent, mais les perspectives de gain sont beaucoup plus élevées. Tout comme en bourse vous pouvez gagner 1000 ou 2000%... mais seulement perdre 100%... Par contre si vous n’êtes pas satisfait avec cette formule mieux vaut rester à l’écart de ces investissements et se diriger vers des placements de type obligataires dont le rendement est garanti ou investir dans l’immobilier sous certaines conditions favorables.L'appellation anglaise, quant à elle, précise à la fois que l’investissement est destiné à financer le développement de l'entreprise avec une dose d'aventurisme (ce sont les deux sens du mot venture). C’est à mon sens la définition la plus proche de la réalité. Ces phases d’aventure peuvent représenter plusieurs rounds de financement selon le développement de l’entreprise et il n’est pas rare de voir des actions achetées 1 euro lors du premier round atteindre une valeur de 20 lors de l'introduction en Bourse.Dans la phase de transition, l’entrepreneur est aidé par les sociétés de capital-risque. Les exemples sont infinis : Google, Amazon, Ebay, Hotmail… »Jean Marc Lopez est président de A-Venture Capital. En 1990, il rejoint le capital-risque.

Soumis par PhilippeEcomag (non vérifié) - le 08 août 2009 à 13h28

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