"Les réseaux sociaux sont de véritables archives"

Par 15 novembre 2011
Laurent Binet

Laurent Binet aime l'histoire. Il aime la fiction aussi. La preuve, il a écrit HHhH, qui a reçu en 2010 le prix Goncourt du premier roman, et qui revient sur l'opération Anthropoïd, un essai d'attentat contre un sombre personnage de la Seconde guerre mondiale, Heydrich, aussi appelé le cerveau d'Himmler. Est-ce qu'Internet lui a été utile pour remonter le temps et dénicher des archives rares ? Est-ce que la vie en réseau, ça lui parle ? Pour le savoir, je l'ai rencontré dans le cadre des Ouvertures de L'Atelier, pour L'Atelier numérique, sur BFM Business.

Pour l'interview dans son intégralité, c'est ici. Et pour des morceaux choisis, c'est là :

L'Atelier : On présente HHhH comme un roman dit historique. Est-ce qu'Internet a été important dans votre recherche de documentation ?

Laurent BINET : Oui, cela a été très important parce que je ne suis pas un historien de formation et je n’ai pas écumé toutes les archives d’Europe et du monde. Donc Internet m’a fait gagner un temps considérable dans mes recherches pour dénicher tel exemplaire des mémoires du chef des services secrets tchécoslovaques que j’ai trouvés au fin fond d’une bibliothèque de Chicago, ou tel document, telle retranscription ou telle référence. C’était un outil de documentation qui m’a fait gagner un temps invraisemblable. Tant mieux puisque j’ai mis 10 ans à écrire le livre quand même. Sans Internet, je ne sais pas ce que cela aurait donné !

Fréquentez-vous les sites comme Twitter et Facebook ?

J'ai un compte sur Facebook, oui. Mais même si j’y suis, je vois quand même le côté un peu maléfique du truc où chacun s’exhibe, raconte sa vie. C’est une espèce de fliquage de la société avec le consentement des gens. Donc j’ai un peu de mal à dépasser ce stade pour l’instant. Peut-être que ma position évoluera.

C’est marrant que vous disiez cela parce que HEYDRICH – entre autre chose – était le chef des services de renseignements, le SD. Est-ce que les réseaux sociaux c’est le prochain justement bureau des renseignements.

C’est vrai qu’il y a un côté dictature soft si vous voulez. C’est une version évoluée, plus soft et plus souple d’une forme de contrôle. Oui, c’est vrai que la version hard c’est la Gestapo, la version plus douce c’est Facebook, d’une certaine manière.

Surtout qu’en plus, tout ce qui est données privées, c’est un débat dont on parle de plus en plus. Cela veut dire qu’à la fois, on est en train de mettre toute sa vie sur le web et en même on a des réticences par rapport à cela.

Oui, mais cela c’est une schizophrénie que je peux comprendre : c’est la schizophrénie de l’être humain. On a envie des avantages que peut procurer cette espèce de satisfaction narcissique de s’exhiber, de faire parler de soi, et puis que les gens nous fassent signe en disant « Coucou, j’ai lu ton truc ». Et en même temps, on n’a pas envie des inconvénients. Et les inconvénients, souvent par inconséquence, on ne les voit pas venir mais en général ils arrivent.

Il y a quelques temps, des journalistes se sont amusés à retracer la vie de quelqu’un juste en regardant ce qu’on trouvait sur lui sur Google, sur Facebook, etc. Du coup, c’est un formidable terreau on va dire pour ceux qui réécriront demain l’histoire ?

C’est plus qu’un terreau. Ce sont des archives en effet. Si vous voulez, il y a des pages Facebook qui se suffisent à elles-mêmes, qui n’ont même pas besoin d’être réécrites pour qu’on ait les mémoires et l’autobiographie de la personne. Alors ensuite, est-ce que la vie même de la personne justifie l’intérêt qu’on peut lui porter ? Cela c’est un autre problème.

On devient tous, un personnage ?

Oui, même sans Facebook, on aspire tous à être des personnages de toute façon. Et l’ambition de tout un chacun c’est de jouer le mieux possible, de la façon la plus convaincante possible le rôle qu’on a envie d’endosser. Et donc Facebook c’est un moyen parmi d’autres – un moyen puissant peut-être – d’essayer de faire coller l’image que l’on veut donner aux autres, avec la perception qu’ils ont de nous-mêmes.

 

 

 

 

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