Le revenu universel, indispensable à la société de demain ?

Par 22 juin 2016
Revenu universel

Cette idée vieille de plusieurs siècles s’articulerait bien avec les transformations aujourd’hui opérées par les nouvelles technologies.

La réflexion est ici élaborée autour de l’idée d’un revenu assuré à chaque citoyen, sans conditions de revenu, et permettant de couvrir les besoins primaires.

Le 5 juin 2016, les Suisses ont largement rejeté l’initiative proposant l’instauration d’un revenu de base universel dans la Confédération helvétique. La campagne a néanmoins suscité de riches débats, avec de solides arguments dans un camp comme dans l’autre. Dans de nombreux pays, le revenu de base universel suscite l’intérêt et transcende les clivages politiques traditionnels. La Finlande a prévu d’expérimenter le dispositif en 2017. Aux Etats-Unis, le candidat à la présidentielle américaine Bernie Sanders a exprimé à plusieurs reprises sa sympathie pour cette idée, tandis qu’une expérimentation est en cours d’élaboration dans la ville d’Oakland. Au Canada, enfin, le premier ministre Justin Trudeau souhaite mettre en place un projet pilote en Ontario, tandis que Philippe Couillard et François Blais, respectivement premier ministre et ministre du travail québécois, souhaitent faire de même dans la province francophone.

Le revenu universel, bientôt testé au Canada ?

Une idée remise à l’ordre du jour par les changements technologiques

Si le revenu universel est une idée vieille comme le monde (voir notre encart à la fin de l'article), qui n’a pour l’heure jamais pu être mise en place à l’échelle d’un état, pourquoi revient-elle aujourd’hui sur le devant de la scène ? L’une des grandes idées avancées par ses défenseurs est que ce dispositif serait adapté aux changements sociétaux radicaux que nous connaissons aujourd’hui, en particulier à la digitalisation de l’économie et à l’automatisation accélérée due aux progrès spectaculaires de la robotique et de l’intelligence artificielle. Si le progrès technique a toujours existé, détruisant de nombreux emplois pour en créer de nouveaux (la fameuse destruction créatrice théorisée par l’économiste autrichien Joseph Aloïs Schumpter), il fonctionne aujourd’hui à un rythme jusqu’alors inédit. « Le problème n’est pas la proportion d’emplois menacés, mais le laps de temps dans lequel ces emplois risquent d’être détruits, la rapidité avec laquelle cela va se produire, par rapport à la rapidité avec laquelle nous serons capables de nous adapter. » affirme ainsi Jerry Kaplan, auteur et entrepreneur spécialisé dans l’informatique et l’intelligence artificielle.

Selon une étude de l’université d’Oxford parue en 2013, l’automatisation pourrait entraîner, aux Etats-Unis, la disparition de près de la moitié des emplois que nous connaissons aujourd’hui en l’espace de deux décennies. D’autres études avancent la destruction de 5 millions d’emplois au sein des principales économies mondiales... Difficile de prévoir avec certitude, mais la tendance demeure. Longtemps, les individus aux emplois menacés avaient le temps d’achever leur carrière avant que ceux-ci ne disparaissent. Dans un futur proche, de nombreux individus devront sans doute se réorienter au cours de leur existence. Ce qui nous amène au premier argument des avocats du revenu universel : « en donnant à chacun de quoi subsister, il permet aux individus de reprendre des études ou d’effectuer une formation professionnelle pour changer de profession » affirmait ainsi récemment Andrew Ng, Chief Scientist chez Baidu Research, lors de l’évènement EmTech Digital à San Francisco.

Apporter plus de stabilité aux travailleurs indépendants

Un autre changement profond à l’oeuvre dans nos sociétés est l’essor de l’économie à la demande, ou « gig economy », dopée par la démocratisation des nouvelles technologies, et dont le corollaire est une hausse du nombre de travailleurs indépendants, accompagnée d’un déclin concomitant du salariat, qui s’était imposé il y a plus d’un siècle comme le ciment des sociétés modernes. Chaque individu trouvait un emploi salarié, le conservait jusqu’à l’âge de la retraite, changeant à la rigueur une ou deux fois en cours de route, recevait en contrepartie des revenus réguliers, une retraite et une couverture sociale. Alors qu’un tiers des travailleurs américains sont aujourd’hui indépendants, et que la tendance va en s’accélérant, ce modèle doit être adapté.

« Le modèle de l’emploi salarié à vie s’estompe peu à peu au profit du travail indépendant et temporaire. Un nombre toujours plus grand d’individus ont ainsi des revenus qui fluctuent grandement d’un mois sur l’autre. » affirme ainsi Scott Santens, écrivain et militant en faveur du revenu universel. Pour défendre son idée, il vit depuis un an à l’aide d’un revenu mensuel de 1000 dollars (somme que devrait selon lui représenter le revenu universel américain) réunis sur le site Patreon. En outre, aux Etats-Unis, la couverture sociale est traditionnellement assurée par l’entreprise : souvent, les travailleurs indépendants n’en bénéficient donc pas. L’instauration d’un revenu universel offrirait aux indépendants une plus grande stabilité, en leur assurant un revenu minimal permettant de couvrir leurs besoins primaires. Celui-ci venant s’ajouter aux revenus issus de leur activité, il leur offrirait également plus de marge pour épargner et se doter d’une couverture santé.

Monétiser les activités socialement utiles

L’instauration d’un revenu universel permettrait également, pour ses défenseurs, de réparer une injustice inhérente au modèle du salariat, à savoir que de nombreux métiers socialement utiles ne sont pas ou peu rémunérés. Prendre soin d’un proche, enfant, ami ou grand-parent, effectuer du travail bénévole ou associatif, s’occuper des tâches domestiques : autant d’activités qui apportent beaucoup à la société mais ne sont pas monétisées. Tout au plus peuvent-elles permettre de toucher des aides du gouvernement, et ce sous certaines conditions. Le revenu universel instaurerait un changement de modèle, permettant à chacun de se consacrer aux activités qui lui semblent le plus utiles et de tirer de quoi en vivre.

« Le revenu de base universel est nécessaire à une société juste, car il reconnaît le fait que la plupart d’entre nous, hommes, femmes, parents et non-parents, travaille sans contrepartie financière pour le bien commun. Il peut s’agir d’élever des enfants, d’aller à l’école, où de faire du volontariat dans son quartier. [...] Les parents au foyer auraient de l’argent à la banque, plus d’influence au sein de la famille, et le respect que rapporte le fait d’exercer une activité à la valeur quantifiable. » avance ainsi la journaliste Judith Shulevitz dans les colonnes du New-York Times.

Le revenu universel favoriserait la création

Le revenu universel favoriserait également l’esprit d’initiative, la prise de risque et l’entrepreneuriat, des valeurs plus importantes que jamais dans une société en transformation perpétuelle. Dans son roman Manna, Marshall Brain, fondateur du site HowStuffWorks, imagine ainsi une société utopique dans le désert australien où les citoyens reçoivent tous une part de la richesse créée par les machines, et se concentrent sur la création de projets innovants. « Le revenu universel agit comme une sorte de fond d’investissement en capital-risque pour les individus. Les entrepreneurs en herbe ont besoin de ressources financières, de temps, et d’une certaine tranquilité d’esprit pour mener à bien leurs projets. Un revenu de base universel leur donnerait l’espace suffisant pour créer. » affirme Scott Santens.

Cette mesure permettrait ainsi à un plus grand nombre de projets innovants d’aboutir, bénéficiant à l’ensemble de la société. Peu étonnant, donc, que la Silicon Valley se fasse l’avocat de cette idée : Robin Chase, cofondatrice de Zipcar, et Peter Thiel, CEO de PayPayl y sont tous deux favorables. Le système ne bénéficierait d’ailleurs pas seulement aux entrepreneurs, mais à l’ensemble des artistes, écrivains, comédiens et plasticiens, générant dans le domaine des arts une effervescence créatrice, profitant encore une fois à l’ensemble de la collectivité.

Une composante de la smart city ?

Le revenu universel offrirait enfin indirectement une solution aux problématiques urbaines que connaissent aujourd’hui de nombreux pays. La plupart des emplois se concentrant dans les métropoles, une part croissante de la population est contrainte de se rassembler dans ces dernières, ce qui entraîne un certain nombre d’externalités négatives dues à la surpopulation : augmentation du prix des loyers, embouteillages interminables, construction effrénée de logements et disparition des espaces verts… Les individus n’ayant en outre pas les moyens de résider en centre ville sont contraints d’effectuer chaque jour de longs allers et retours pour se rendre au bureau. Grâce au revenu universel, de nombreux individus pourraient quitter les centre-villes pour réinvestir les campagnes, et créer une économie locale en lançant leur propre projet. Les commerces locaux pourraient ainsi renaître.

Combiné à l’essor de l’économie à la demande et des nouvelles technologies, qui permettent de plus en plus de travailler à distance, le revenu universel permettrait à de nombreux entrepreneurs de bénéficier d’un meilleur cadre de vie, en vivant en banlieue ou en périphérie, travaillant de chez eux et se rendant occasionnellement en centre-ville pour présenter leur projet et lever des fonds supplémentaires. Le territoire serait ainsi mieux exploité, le marché de l’immobilier rendu plus efficace.

Une idée ancienne...

Si le revenu universel fait aujourd’hui régulièrement les gros titres, l’idée ne date pourtant pas d’hier. Elle est apparue à maintes reprises, au cours des derniers siècles, sous la plume des économistes, écrivains et philosophes, et jusque dans les discours des hommes politiques, prenant des formes différentes mais conservant les mêmes principes. Au XVIe siècle, Thomas More esquisse déjà une idée similaire dans son ouvrage Utopia : « Chaque père de famille va chercher au marché ce dont il a besoin pour lui et les siens. Il emporte ce qu'il demande, sans qu'on exige de lui ni argent ni échange. ». Au siècle suivant, dans son conte L’homme aux quarante écus, Voltaire imagine que chaque habitant du royaume reçoive une somme de quarante écus, correspondant à la valeur locative de l’ensemble des terres agricoles du royaume divisée par le nombre de sujets. Cette somme permet au héros voltairien de vivre correctement, sans superflu.

Enfin, au XXe siècle, l’écrivain René Barjavel imagine dans La Nuit des temps un monde fictif où chaque citoyen reçoit une somme d’argent qui varie en fonction de son temps de travail, mais permet de subsister même aux oisifs : « Chaque vivant de Gondawa recevait chaque année une partie égale de crédit, calculée d’après la production totale des usines silencieuses. Ce crédit était inscrit à son compte géré par l’ordinateur central. Il était largement suffisant pour lui permettre de vivre et de profiter de tout ce que la société pouvait lui offrir. [...] Il pouvait, s’il le désirait, travailler davantage. Il pouvait, s’il voulait, travailler moins ou pas du tout. [...] Celui qui choisissait de moins travailler voyait son crédit diminuer d’autant. A celui qui choisissait de ne pas travailler du tout, il restait de quoi subsister et s’offrir un minimum de superflu. » Dans la sphère philosophique, John Locke, a imaginé en son temps un système de revenu universel financé par la valeur des terres, sur le modèle du conte Voltairien. Des penseurs aussi différents qu’André Gorz, Michel Foucault et Milton Friedman ont également esquissé cette idée. Lyndon Johnson et Martin Luther King ont enfin tous deux milité pour sa mise en place au siècle dernier…

 

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