Robotique : " Il faut réfléchir, dès aujourd'hui, à des repères éducatifs et législatifs "

Par 04 janvier 2016 1 commentaire
Robot Serge Tisseron

Dans son ouvrage paru chez Albin Michel, Serge Tisseron, psychiatre qui s’est longtemps interrogé sur l’impact du numérique sur nos psychés, s’attaque cette fois-ci au cas des robots. Interview.

Demain prédit Serge Tisseron, psychiatre de son état et auteur de « Le jour où mon robot m’aimera. Vers l’empathie artificielle », paru chez Albin Michel, nous évoluerons avec les robots. Et s’interroge quant aux relations que nous pourrions nourrir avec ces robots, une fois dotés d’empathie artificielle.

Au problème d’une éventuelle dépendance pourrait s’ajouter l’absence de cadre législatif et éducatif. Il faut bel et bien considérer le sujet. Serge Tisseron ouvre le débat.

Entretien réalisé dans le cadre de l’émission L’Atelier numérique sur BFMBusiness.

À quelle interrogation répondait l’écriture de ce livre ?

Serge Tisseron : Ca fait des années que je travaille sur les objets numériques, nos rapports aux écrans, à Internet. Et je me suis évidemment aperçu que la difficulté dans l’intégration d’Internet dans nos vies vient notamment, du fait qu’on y est tombé sans aucune préparation. Il y a une dizaine d’années, on pouvait surprendre des parents dire à leurs enfants d’aller surfer sur Internet, plus que jouer dans la rue. Par la suite, la cyberdépendance est apparue. J’ai écrit ce livre pour éviter qu’un jour apparaisse une dépendance aux robots. Il vaut mieux anticiper les problèmes que courir derrière.

Quelle est, justement, votre position sur le sujet ? Risque-t-on vraiment de s’attacher aux robots ?

Oui. L’être humain s’est toujours attaché à ses objets. Il s’attache à ses animaux domestiques, aux objets qui lui sont proches. Nos penderies recèlent toutes des habits anciens qu’on conserve, bien qu’on ne les mette plus. Ou des objets qu’on garde parce que des souvenirs y sont attachés.

Avec les robots, on franchit un nouveau seuil, dans la mesure où ils vont être dotés, de ce que les chercheurs appellent l’empathie artificielle.

L’empathie artificielle correspond à la possibilité pour un robot de comprendre nos intonations, nos mimiques, pas seulement le sens de nos phrases, mais aussi la manière dont nous les disons, la posture de notre corps. Un robot saisira les nuances et sera capable de nous répondre, de la même manière avec des gestes, des attitudes, des mimiques adaptées. En somme, il sera un parfait ersatz d’être humain.

Nous allons donc nous attacher.

Oui, on va s’attacher à eux. Mais il y a un autre problème.

Les robots apparaissent comme une formidable opportunité pour relancer l’économie, un peu comme la voiture a permis de relancer l’économie dans les années d’après-guerre, 1950. Le  grand danger est que les fabricants de robots fabriquent des robots auxquels nous aurons, à la fois, envie de nous attacher et que nous pourrons même être tentés de prendre pour des êtres vivants.

Ce ne sont pas tant les robots que je crains mais toute cette logique économique qui fait que nous sommes encouragés à voir dans les robots des équivalents d’êtres vivants.

Le progrès scientifique est inévitable. Il faut réfléchir dès aujourd'hui à des repères éducatifs et législatifs.

Certaines populations y seront peut-être plus sensibles. On pourrait imaginer les personnes âgées trouver dans les robots un compagnon.

Absolument. Il faut penser qu’on achètera dans une quinzaine d’années nos robots, comme on achète notre téléphone mobile aujourd'hui, c'est-à-dire le modèle de base. Puis, on achètera des applications. On mènera le robot en Fab Lab, pour le doter d’accessoires. Mon robot sera habillé sur mesure. D’ailleurs, dans les maisons de retraite, les personnes âgées tricotent déjà des vêtements pour leurs robots. On pourra aller plus loin : habiller son robot à son goût, comme une créature fantastique, ou bien, un enfant qui a quitté la maison, dont les parents ont envie de garder l’effigie près d’eux.

Mais n’est-ce pas quelque peu effrayant ?

Je ne m’en inquiète pas. Ce dont je m’inquiète est qu’on ne se soucie pas davantage de créer, dès aujourd'hui, des balises législatives et éducatives. Le progrès scientifique est inévitable. Il faut réfléchir dès aujourd'hui à des repères éducatifs et législatifs. Il ne faut pas attendre que les robots soient déjà là, pour commencer à imaginer les meilleures manières de les gérer. Il faut anticiper.

Un robot humanoïde sera interconnecté avec tous les objets de la maison, eux-mêmes connectés à Internet.

Pour revenir à la question de l’attachement aux robots, pensez-vous qu’il faille nécessaire que le robot soit de forme humanoïde, pour qu’on s’y attache ? Il y a cet égard, le film de Spike Jonze, Her, qui met en scène la relation amoureuse d’un être humain et d’une voix.

Absolument. Pour s’attacher à un robot, il n’est pas nécessaire qu’il soit humanoïde. Il y a un exemple célèbre dans La Guerre des étoiles, la R2-D2. Tout le monde craque pour R2-D2. Un robot n’a pas besoin d’avoir une forme humanoïde, pour qu’on le trouve sympathique et qu’on s’attache à lui.

En revanche, si on souhaite qu’un robot soit capable de grimper sur une échelle pour changer une ampoule électrique, de faire la cuisine en utilisant des casseroles traditionnelles, oui, il faut qu’il ait deux bras, deux jambes, voilà. Et si, en plus, je souhaite pouvoir lui dire tout ça sans quitter mon fauteuil, il faut qu’il interagisse avec ma voix et mes mimiques. Vous voyez bien que le robot humanoïde n’est en fait que le robot le mieux adapté, pour remplacer l’humain.

Pour autant, il faut bien comprendre que le robot humanoïde ne sera qu’un élément de l’ensemble, de ce qu’on appelle les Robjets, c'est-à-dire des objets interconnectés. Et là encore, La Guerre des étoiles est formidable. Dès qu’il y a une machine à diriger, c’est R2-D2 qui s’en occupe. R2-D2 est l’interface entre l’homme et tous les objets interconnectés. Et il en sera de même pour nous. Un robot humanoïde sera interconnecté avec tous les objets de la maison, eux-mêmes connectés à Internet.

Comment vivrons-nous quand nous saurons que nous sommes surveillés en permanence ?

Mais pour quel type de robot plaidoyez-vous, Serge Tisseron ?

Il y a deux grandes traditions.

Il y a un pays des robots humanoïdes, le Japon. Et un pays des robjets, des objets interconnectés, les Etats-Unis.

En Europe, nous sommes entre les deux. Me concernant, je n’opte ni pour l’un, ni pour l’autre. Dans les deux cas, même si la forme d’attachement ne sera pas la même, n’oublions pas qu’il s’agira quand même d’objets qui capteront toutes nos données personnelles en temps réel.

Ils seront en mesure de transmettre toutes ces activités à des tiers. Et on peut se demander, comment vivrons-nous quand nous saurons que nous sommes surveillés en permanence.

 

 

 

 

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Soumis par ericleger - le 05 janvier 2016 à 09h06

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