[Salon du Livre] Anne-Marie Garat: "La machine n’a jamais été un corps étranger"

Par 21 mars 2013 2 commentaires
Anne-Marie Garat

Dans le dernier roman d’Anne-Marie Garat, Programme sensible, un homme se fond avec son ordinateur. Non, ce n’est pas quelque nerd dépendant de sa machine. Il dialogue avec son ordinateur et y voyage.

Le personnage n’est pas seul à ne faire qu’un avec son outil. L’opus d’Anne-Marie Garat donne cette curieuse impression de lire un roman écrit comme on naviguerait sur le web. Les phrases sont amples, filées. Les images. Les références, aussi. Je vous épargne quelque analyse vaseuse. Pour creuser le sujet, l’auteur s’est prêtée au jeu de l’interview.
Extraits.

« Programme sensible », pourquoi ce titre ?

Anne-Marie Garat : C’est la manière de qualifier le programme. Le programme, tout le monde croit savoir ce que c’est. C’est une machine froide, c’est une pensée, un logiciel - comment dire - conformé. Et sensible. J’ai introduit l’idée qu’il y a là quelque chose qui peut évoluer, être ému, muer aussi vers d’autres formes et donc quelque chose qui peut être fantastique. Ou peut-être simplement imaginaire. Mais en tout cas que tout usager, à mon avis peut vivre, expérimenter avec sa machine.

«Un Big Brother en chaque internaute sommeille. L’esprit flicaille, le tenaille. Il aime énormément voir de près, net et cru, si possible soulever les toits, investiguer, fouiller, forcer les serrures, s’immiscer brutal, sans permis ni mandat ». Est-ce à dire le web suscite le voyeurisme ou il excite quelque chose qui existe déjà?

Et qui existe depuis très longtemps. C’est un outil formidable pour satisfaire ce besoin, cette envie, depuis les mythologies. Le Léviathan qui ne rêve que de soulever les toits. C’est une image, évidemment. C’est d’entrer dans l’intimité, d’entrer dans les cerveaux, d’entrer dans les cœurs et de découvrir le secret, de découvrir ce qui est caché et quelquefois au risque de la mort, parce qu’il y a derrière là une menace terrible avec toutes ces images. De Big Brother et des formes totalitaires de pouvoir.
La machine autorise ça ou du moins, elle en donne l’illusion à l’usager moyen. Dans la réalité planétaire, elle opère ce genre d’activité. Et en face, on trouve les Anonymous. On trouve ceux qui pour la parade, s’organisent derrière ce masque universel qui masque les identités et permettre de répondre à cette emprise.
Alors oui, cette machine, l’ordinateur s’y prête mais à quelque chose qui existe de très longtemps en nous. Et qui donne aussi de très belles choses.
L’envie de s’initier brutal, sans permis ni mandat est aussi la manière que nous avons d’entrer, en littérature, dans la langue, dans la poésie de la langue, de ce que produit la langue poétique.D’entrer dans ces territoires inconnus et de leur donner forme, de leur donner langage.

Est-ce que c’est la machine qui est Big Brother ou l’homme qui est rendu Big Brother par la machine? Ou les deux ?

Bien sûr que c’est l’homme qui est Big Brother.
Les outils qu’il s’invente et les technologies qui s’inventent sont à sa main. Quelquefois, ça lui échappe un peu, et même très souvent.

Sommes-nous tous des hommes augmentés ? Votre personnage, Jason en est un.

Alors, par cette expression, oui.
On parle de réalité augmentée dans les objets aujourd’hui fabriqués. Les jeux vidéo interactifs.  Et dans lesquels interviennent de plus en plus de technologies. Elles font que l’illusion dans le monde virtuel peut être incrustée et introduite de manière subreptice. Et ce, au point qu’on ne voit pas la différence entre réel et virtuel des images empruntées à la réalité et réciproquement.
Lorsque mon personnage se demande s’il est un homme augmenté?, il se demande s’il est un homme, dans quelle réalité est-il. Est-il prothèsé en quelque sorte de toutes sortes de capacités mentales, sensorielles qui ne lui appartiennent pas en nature. Est-il cet homme-là qui est capable d’être à la fois virtuel et réel.

Dans cette réalité-là, la machine reste-t-elle un corps étranger?

Mais la machine, l’outil n’a jamais été un corps étranger. Il est généré par l’homme. L’homme s’en sert avec son corps, de toute manière. Et encore aujourd’hui, et, y compris quand on aura dématérialisé l’outil, c’est encore à travers le corps que l’homme s’en servira.
Le corps reste ce lieu incontournable, avec toutes ses capacités sensorielles, mémorielles. avec lequel l’outil invente une relation. Le marteau, les roues, les machineries, à travers toute l’histoire extraordinaire de l’inventivité humaine, de la tekhnè, tout ça appartient à l’homme.
Alors l’outil comme prolongement, oui. Mais le corps l’intériorise, l’incorpore comme un prolongement de lui-même et en invente les usages.
Mais ceux qui en inventent les usages les plus inattendus quelque soit le programme sont les artistes. L’artiste est capable de détourner, d’extrapoler, d’être au-dessus, au-dessous, de tous les côtés, sauf dans le programme. Il a la capacité, avec l’outil de se propulser, d’être dans des virtualités de l’outil qui étaient impensées au départ.

Dans votre roman, les nouvelles technologies deviennent élément dramaturgique. Mais, et si elles s’immisçaient dans le style?

Qu’elles soient présentes dans le roman, je dirais que c’est naturel.
C’est notre environnement. Elles meublent nos espaces, mais aussi nos esprits. Elles ne les conforme pas. Non, mais elles occupent nos habitus, notre gestuelle, nos modes de communication.
Que la littérature s’en empare, et en soit habitée, quoi de plus naturel!
La littérature n’est pas déconnectée. Elle est de plein pied dans le monde dans lequel elle est engendrée par des auteurs, des écrivains qui sont dans leur monde. Et ce, même s’ils ancrent leur écriture dans des temps anciens, ils sont en train d’écrire dans leur temps. Et parlent souvent davantage de leur temps que de ces époques passées.
Quoi de plus naturel donc que le tweet, les mails, mais aussi Google Earth, y compris sa fonction Streetview, et bien sûr toute la googlisation de notre savoir, par les liens et l’hypertexte, s’immiscent!
Encore que ça également est très ancien. On dit, par exemple, «mot-clé», mais les mots sont des clés. Le mot-clé n’a pas été inventé par le web ou l’informatique.
Le mot est une clé. Il est la clé et la serrure. Il porte en lui toute son histoire, toute son étymologie. Il ouvre à lui tout seul des champs de signification et d’analogie, de correspondance et de résonance, y compris poétique, par sa musicalité. Y compris dans les langues que nous ne connaissons pas, les mots ouvrent des serrures.
A cet égard, voyez le génie de Perrault. «Bobinette et chevillette», c’est là la clé de l’énigme du conte. Il n’y a pas de fée dans ce conte, mais le mot. Le mot est fée, le mot est clé.
Vous voyez bien, les liens, l’hypertexte, le mot-clé qui nous induisent sur un ordinateur à des comportements de glissement, d’arborescence, existent dans la littérature depuis très longtemps.
Et je ne cite pas Borgès, dans le Jardin des bifurcations, ou même Noé de Giono. Dans Noé, Giono montre comment il écrit. Il raconte comment naît un roman, de glissements successifs, de liens en liens. Des situations, des personnages, des objets, des odeurs s’enchaînent les uns les autres. C’est un mode de fonctionnement psychique.
Le rameau d’or est cette formule très mythologique par Virgile, reprise par Chateaubriand et par Proust, pour désigner les fonctionnements de la mémoire profonde chez l’homme, d’accès aux souvenirs, même à l’amnésie, à ce que nous croyons amnésique. Nous les retrouvons.
On nous vend cet appareil, l’ordinateur, comme très sophistiqué, à la pointe de la technologie contemporaine et planétaire. Il n’imite en fait, et quelquefois un peu faiblement, ce que nous sommes, êtres humains, dans notre étrangeté, notre fonctionnement profond.

Votre personnage traite ses souvenirs comme des .doc, des images répertoriées dans un ordinateur.

Oui, il génère lui-même ses images. Ce sont des spectres. L’image, la page, le doc est spectral. Ca n’est qu’une potentialité. Une virtualité où va surgir de la langue.
Disons que c’est une machine à écrire pratique, commode et confortable, l’ordinateur. Mais il est également de manière très archaïque ce lieu de sable, de pixel, de flux électronique.
Je fais une parenthèse. Naïvement, l’ordinateur reprend pour signaler un enregistrement, une icône représentant les disquettes archaïques, qu’on utilisait au début dans les mange-disquettes. Pour signaler un téléphone, un vieux combiné.
Vous vous rendez compte que, dans l’ordinateur lui-même, et sa modernité, nous avons des icônes complètement archaïques, déjà archaïsées.
La page .doc reproduit cette page qu’invente l’homme depuis la plage, le mur pariétal, les rouleaux de papyrus. Nous avons besoin de cette surface, de ce support pour que vienne de manière provisoire et quelquefois plus définitive, s’imprimer, s’écrire, se tracer, du texte, des mots, des lettres, des signes, des hiéroglyphes.
Et ça ne me semble pas très neuf tout ça.
Et magnifiquement, ça traverse le temps. Ca prend toutes ces formes là et ça en prendra d’autres demain.

Programme sensible de Anne-Marie Garat, Actes Sud. Février 2013.

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2 Commentaires

entretien

Soumis par ph (non vérifié) - le 21 septembre 2013 à 16h16

Entretien très approfondi et stimulant.

Soumis par phermouet@yahoo.com - le 21 septembre 2013 à 16h24

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