La Silicon Valley en septembre 2004 : le déclin de Venise ou la tentation de la Renaissance ?

Par 17 septembre 2004

La Silicon Valley est un endroit paradoxal. Petite région qui s'étend au sud de la ville de San Francisco, tout au long d'une baie étroite, autour des fameuses autoroutes 101 et 280, qui en sont comme les deux épines dorsales, et qui se rejoignent au cœur de la ville...

La Silicon Valley est un endroit paradoxal. Petite région qui s'étend au sud de la ville de San Francisco, tout au long d'une baie étroite, autour des fameuses autoroutes 101 et 280, qui en sont comme les deux épines dorsales, et qui se rejoignent au cœur de la ville. Elle est comprise entre la très européenne ville de San Francisco, et la moderne et américaine ville de San José. Elle constitue le mythique lieu de naissance des technologies modernes de l'électronique, des télécommunications et de l'informatique. Elle a connu des fastes spectaculaires dans les années 1990, pour vivre une crise sans précédent et, en à peine quatre an, restaurer quelques uns des fondamentaux qui font d'elle un des endroits qui comptent vraiment quand on parle de nouvelles technologies.
L'alchimie est simple : la rencontre de très grandes universités (Stanford, Berkeley pour les plus connues), formant les meilleurs ingénieurs et entretenant les plus grands laboratoires, de chercheurs d'or devenus capitaux risqueurs au grand cœur et aux reins solides, et d'entrepreneurs toujours avides d'innovation et d'imagination. Elle fut la nouvelle Venise, qui a rassemblé les aventuriers au long cours, prêts à courir les mers pour trouver quelques rares marchandises, de banquiers prêts à prendre de gros risques pour financer ces expéditions dont bien peu reviendraient à bon port, et de marchands et d'artisans capables de transformer les pépites d'or et les épices ramenées en bijoux et en mets délicieux.
La Silicon Valley à son apogée
Comme Venise, la Silicon Valley a connu son apogée. Les années 90 ont permis à l'économie de cette région de se hisser au vingtième rang des économies mondiales, et de propulser la Californie au rang de sixième économie. A cette période, la région attire chercheurs, avocats, consultants, investisseurs et entrepreneurs. Parmi ces derniers, on compte environ 70 français, dont quelques uns sont devenus riches et célèbres, comme Pierre Omydiar, le fondateur d'eBay, ou Jean Louis Gassée, fondateur de Be. Le plus difficile n'est pas alors de trouver des financements mais plutôt de la main d'œuvre. Le terme de chômage négatif est souvent évoqué.
A cette époque, la Silicon Valley représente 20% de l'activité mondiale dans les technologies de l'information. Les domaines d'excellence ne sont pas nouveaux pour la région : informatique, électronique, communications. L'arrivée d'Internet a été vécue comme une profonde remise en cause de la prééminence de la Valley, puisque c'est en Suisse, au CERN de Genève, que Tim Berners Lee a crée le World Wide Web. De même que c'est dans une université de l'Illinois que Marc Andreessen a inventé Mosaic, le premier navigateur Web, en 1993… Dés lors, la Valley n'a eu de cesse de prendre sa revanche technologique et les entreprises « dot.com » fleurissent ici. C'est d'ailleurs dans la Valley qu'Andreessen fondera Netscape, nom commercial de Mosaic…
Le niveau de vie est très élevé entre 1998 et 2000 : les deux cinquièmes de la population adulte ont une formation au moins équivalente à la maîtrise. La croissance économique annuelle est de 10%, le nombre d'emplois grimpe de 20% par an en moins de deux ans, et les salaires de 35% sur la même période.
Quant aux investissements, ils montent en flèche. Les capitaux risqueurs investissent 4,8 milliards de dollars dans la « Bay Area » en 1998, soit le tiers des investissements réalisés cette année là aux Etats-Unis. En 1999, c'est plus de 10 milliards de dollars qui sont investis, puis 21 milliards en 2000, au point culminant. Le record d'investissement est détenu par la société Webvan, l'épicier en ligne, qui recevra 1,2 milliard de dollars avant de faire une bruyante faillite. Au total, durant la période 1996-2000, les sociétés Internet de la Bay auront reçu plus de 100 milliards de dollars.
Plus dure sera la chute…
Au-delà de la simple chute boursière, c'est l'euphorie et l'idéalisme généralisés qui frappent maintenant. Les prévisions économiques se révèlent fausses, les technologies immatures, les marchés inexistants. Une étude, menée en 1999 sur 133 sociétés Internet de la Valley, démontre qu'elles auraient dû générer globalement une croissance de 80% par an pendant 5 ans pour justifier réellement leur cotation sur le marché boursier. Pourquoi chercher plus loin ? Adam Smith aurai sûrement beaucoup ri, car la main invisible n'est jamais bien loin.
Et effectivement, plus dure fut la chute. Entre fin 2000 et fin 2003 : 190 000 emplois ont disparu – soit 17,4% de l'emploi total - plus de 1000 entreprises ont mis la clé sous la porte, et le taux de chômage a atteint un pic à 8,2% en 2002. Le salaire moyen a perdu 6% en 2002. Quant à l'investissement : il s'est pratiquement arrêté. En 2003, les capitaux risqueurs ont investi ici prés de 80% de moins que ce qu'ils avaient investi en 2000.
Quant aux finances publiques : elles sont très fortement affectées par la baisse des rentrées fiscales. Les Gouverneurs Gray Davis puis Arnold Schwarzenegger (oui, c'est dur à croire…) ont dû prendre de sévères mesures de restrictions budgétaires : baisses des dépenses de près de 2 milliards de dollars, projet d'éliminer 16 000 emplois publiques… Début 2003, on peut parler d'une Silicon Valley de larmes.
Pourtant, en septembre 2004, les signes de la reprise sont bien là. L'introduction en bourse pas trop mal réussie de Google fin août a redonné espoir aux entrepreneurs et aux capitaux risqueurs. Et tous les fondamentaux semblent à nouveau réunis pour qu'un nouveau cycle de croissance s'amorce. Il sera probablement plus lent, mais plus sain aussi.
En effet, l'investissement est prêt à repartir. Malgré une conjoncture encore difficile, on estime qu'il y a entre 70 et 80 milliards de dollars de capital disponible aujourd'hui dans la Valley. La bonne nouvelle, c'est qu'une partie de ces capitaux provient des quelques introductions en bourse réussies de l'époque précédente et du reliquat de capitaux qui n'ont pas été investis entre 1996 et 2000. Il n'y a donc pas eu de chute du capital risque ici. Et la gestion de portefeuille par les capitaux risqueurs est d'autant plus prudente et sage que la sortie en bourse est difficile. Les premiers chiffres de 2004 montrent une croissance très significative de l'investissement pour la première fois depuis trois ans.
Par ailleurs, l'économie s'est assainie. Le prix de l'immobilier a beaucoup baissé : le prix au mètre carré a été divisé par quatre en trois ans ! Le chômage a baissé de près de 2 points et les indices de croissance sont de nouveau au vert. Enfin, il y eu de nombreux départs d'étrangers travaillant dans le secteur hi-tech. On estime à 20% le nombre d'ingénieurs français qui ont dû quitter la Valley après 2000 ! Par ailleurs quelques secteurs, comme celui des biotechnologies, ont bien résisté à la crise, même si ces entreprises présentent un très haut profil de risque pour les investisseurs.
Alors, qu'est ce qui a changé dans la Silicon Valley en 2004 ?
D'abord, la gestion des start-up est devenue beaucoup plus saine, avec des ressources qui sont fortement limitées du fait du manque de capitaux. On est revenu ici aux fondamentaux de la gestion d'une entreprise, avec un regard très attentif à la « bottom line », où la dernière ligne du bilan qui fait apparaître pertes et profits. Terminés également le battage médiatique autour des lancements de produits un peu fumeux, le marketing agressif, les déclarations de gourou illuminés promettant l'avènement d'un monde nouveau grâce aux nouvelles technologies, les méthodes de management faussement « cool ».
Les héros d'aujourd'hui sont des businessmen avisés, attentifs et prudents. Ils ont pris dans la Valley la place des jeunes gens arrogants, roulant au volant de voitures voyantes, vêtus de short et de tongs. Voitures globalement grises ou noires, chemises classiques et pantalons sont de mises le matin dans les embouteillages monstres le long de la 101 (prononcer « one o one »), l'autoroute de la Silicon Valley. Back to basics !
Ensuite, les secteurs de recherche et d'innovation ont évolué. Internet est désormais bien présent et tous se concentrent sur ses usages plus que sur ses fondamentaux technologiques qui sont à peu près matures. Beaucoup s'accordent pour dire que l'étape prochaine est le déploiement du nouveau système d'adressage IPV6, auquel l'Amérique s'est longtemps désintéressée puisqu'elle allait être la dernière à subir les effets de la pénurie d'adresse IP du fait de son rôle central dans leur administration. Mais le 11 septembre est passé par là, et un meilleur contrôle des adresses et une utilisation plus massive du protocole IP à des fins militaires a rendu ce sujet tardivement stratégique.
En revanche, il y a concordance de vues pour penser que la prochaine rupture technologique viendra des nanotechnologies, sur lesquelles les laboratoires des universités de la Valley sont particulièrement bien positionnés. L'alliance de très bonnes connaissances en informatique et en biotechnologies produit le terreau favorable à leur émergence.
La présence de capitaux risqueurs attentifs, de chercheurs créatifs dotés de moyens inconnus en Europe et d'entrepreneurs devenus de meilleurs managers contribue à préserver le tiercé gagnant de la Bay Area.
Tous les ingrédients sont présents pour que cette nouvelle révolution technologique qui s'annonce ait lieu ici. La Silicon Valley est depuis plus de 40 ans à l'origine des grandes tendances technologiques : technologies de défense dans les années 60, circuits intégrés dans les années 70, microinformatique dans les années 80 et Internet dans les années 90. Elle sera présente en tête de la prochaine rupture technologique, même si elle devra de plus en plus compter avec les pays dans lesquelles elle outsource déjà une partie importante de sa production, Inde et pays asiatiques en tête.
Une chose est sûre : c'est bien ici que cela continue de se passer…
* Merci à la Mission pour la Science et la technologie du Consulat général de France à San Francisco pour ses précieuses informations.

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