Singapour, une ville(-état) intelligente et surtout durable

Par 18 août 2016
Singapour

Un gouvernement proactif, une population technophile, des données et de la psychologie ont permis à Singapour de devenir en quelques années une smart city remarquable. Retour sur ce qui fait la spécificité de cette cité-Etat

Singapour serait la ville la plus intelligente du monde, d’après le classement smart city Juniper Research 2016. Plus de 40 critères ont été pris en compte pour arriver à cette conclusion. La technologie, le transport, l’énergie, ou encore l’économie font partie des secteurs étudiés pour l’occasion. Comment cette cité-état de 719 km2 et 5 millions et demi d’habitants s’est-elle hissée en haut du podium, devançant Barcelone? Comme pour Copenhague, cette réussite découle notamment d’une volonté politique forte. Le premier ministre Lee Hsien Loong a notamment lancé le programme Smart Nation fin 2014 et équipé l’archipel de plusieurs capteurs et caméras dans cette optique.

La ville avait déjà un train d’avance en 2014 : 9 foyers singapouriens sur 10 avaient déjà accès à internet en haut débit et 85% de la population détenait déjà un smartphone contre 80% en Corée du Sud. Singapour a également su capitaliser sur la technologie déjà en place pour améliorer la digitalisation des services administratifs. Avec de la psychologie et des données, la “Suisse d’Asie” s’est également perfectionnée en terme de mobilité et d’énergie. “On a essayé de combiner plusieurs choses et de voir les choses sous différents angles parce qu’une ville durable n’est pas seulement une ville qui se soucie de la réduction des émissions de CO2 mais surtout une ville où il fait bon vivre”. Anil Das, directeur innovation de l’agence gouvernementale singapourienne JTC, rencontré lors des Greater Copenhagen Smart Solutions, décrit l’évolution de son pays ces dernières années. 

À Singapour, le gouvernement tente de décongestionner la ville. Crédits : Filipe Frazao / Shutterstock

La mobilité au coeur de la smart cité-Etat

En termes d’émissions d’empreinte carbone, il nous reste beaucoup à faire”. Anil Das explique que le pays s’est engagé à les réduire de 36% d’ici 2030. Sa première stratégie consiste à dissuader les Singapouriens d’utiliser la voiture. Pour cela, rien de tel que d’améliorer les transports publics. “On analyse les données de circulation et les comportements. Il y a trois ans, le trafic était congestionné à la fois sur les routes et dans les métros aux heures de pointe et en particulier entre 8 et 9 heures”, se rappelle Anil Das. “Pour y remédier on a instauré la gratuité des transports pour ceux qui arrivent à destination avant 7h45…. et ça marche. Beaucoup de gens ont changé leurs habitudes et vont travailler plus tôt.” C’est grâce à ce type d’initiatives que Singapour est devenu l’un des leaders en terme de réseaux de transport, d’après Steffen Sorrell, l’auteur de l’étude Juniper. Première ville au monde à implémenter un système de collecte électronique de péage avec des prix variant en fonction de la circulation, Singapour a continué sur sa lancée avec des investissements conséquents concernant les parkings intelligents et les voitures autonomes.

Le gouvernement a signé un protocole d’accord de 5 ans en août 2014 pour lancer l’Initiative de Singapour pour les Véhicules Autonomes, la (SAVI), et vient d’ouvrir ce mois-ci un nouveau centre de recherche et de test des véhicules autonomes en partenariat avec l’Université Technologique Nanyang (NTU). L’entreprise Delphi a également annoncé il y a quelques jours son intention de tester ses six taxis autonomes dans la cité-Etat, d’abord avec un conducteur de secours et puis sans, dans 3 à 6 ans, sur une zone déterminée.

En attendant que cela se concrétise, Singapour mise également sur les véhicules électriques partagés pour dissuader encore davantage les résidents d’acquérir un véhicule (à cause des taxes élevés et des frais importants, ils sont 15% à en posséder un). “C’est le prochain défi : il faut dissocier le fait d’avoir une voiture et celui de pouvoir en disposer. Être propriétaire d’un véhicule n’a rien à voir avec un sens matériel du bien-être, c’est lié à la liberté de se déplacer”, précise Anil Das. Une flotte de mille voitures électriques a donc été déployée cet été à l’échelle nationale avec l’entreprise Blue SG, une filiale du groupe Bolloré.

De l’usage des data et de la psychologie pour économiser l’énergie

La conscience écologique de Singapour n’est pas récente. Surnommée “ville dans un jardin”, le pays peut s'enorgueillir d’espaces verts incroyables qui occupent la moitié du territoire. Gardens by the Bay et ses 100 000 espèces de plantes rivalise avec le jardin botanique qui abrite la plus grande collection d’orchidées du monde, pour ne citer qu’eux. Pour préserver ses parcs et l’environnement, Singapour a dans le passé pu avoir une politique stricte d’économie d’énergie. “Il fut un temps où on pouvait rationaliser l’eau et taxer ceux qui utilise plus d’un certain niveau autorisé par jour. Aujourd’hui la démarche est complètement différente.” Anil Das confie la stratégie désormais adoptée.

Dans les factures d’électricité, de gaz etc. on indique les tendances et comportements : voilà comment vous avez dépensé l’énergie dans votre maison ses six derniers mois, et on le compare à la moyenne du quartier pour préciser si le consommateur est au-dessus. L’idée c’est que les gens se disent, “ce n’est pas normal que je consomme plus que mes voisins” ou alors, “je suis en-dessous, il faut que je maintienne ce niveau””. Une méthode qui rappelle celle utilisée pour éviter l’affluence dans les transport en commun aux heures de pointe. “On ne dicte pas aux citoyens leur conduite mais on influence la manière dont ils devraient se comporter”, commente Anil Das.

Gardens by the Bay à Singapour, l’un des poumons vert de la cité-Etat. Crédits : Tristan Tan / Shutterstock

Des entreprises vertes et compétitives

Pour prouver que s’attacher à être un pays ou une entreprise durable n’altère pas la compétitivité, l’entreprise d’Anil Das a lancé le CleanTech Park. Le complexe accueille des industries qui respectent l’environnement et des bâtiments écologiques. “C’est une zone où les start-up et entreprises impliqués dans des solutions durables, par exemple en cleantech, énergie verte etc. peuvent s’installer.” Il y a également un jardin écologique, le poumon vert de la zone où “les entreprises qui développent des technologies liées à l’eau peuvent les tester dans la vie réelle, ils ne sont pas obligés de se limiter à un laboratoire ou un environnement très contrôlé”. 

 

 

Le CleanTechPark fait partie d’une zone de 620 hectares combinant l’université (NTU), industries, start-up et espaces résidentiels. Le quartier d’innovation Jurong (Jurong Innovation District) est une sorte de campus pour faciliter les collaborations entre différentes entitées. Le gouvernement a lancé un appel pour inviter les entreprises à venir tester leurs solutions innovantes dans la zone. “Ce n’est pas encore prêt, la construction va encore durer au moins dix ans et les entreprises vont s’y installer petit à petit”, précise Anil Das. La première phase du projet est déjà prévue pour 2022.

S’adapter très vite à la technologie : le secret de Singapour ?

Depuis son indépendance en 1965, la cité-Etat a beaucoup évolué et les mentalités ont suivi. “Les attentes ont changé : la génération de mes parents se contentait d’un environnement sécurisé et d’infrastructures de transport correctes. Pour mes enfants c’est différent : la ville doit être à la fois : un endroit sûr, qui n’est pas pollué, où il est possible de se divertir et où il fait bon vivre”, remarque Anil Das. “Désormais, les entreprises s’impliquent dans les universités plus tôt, et pas seulement sur le plan de la recherche ou pour recruter. Mais parce qu’elles ont compris que les étudiants sont aussi leurs futurs clients.

Le gouvernement et les régulateurs savent agir vite également. Les lenteurs administratives que peuvent connaître certains Etats du vieux continent sont bien loin de la réalité de Singapour. Le pays est régulièrement parmi les premiers en terme de e-gouvernement, comme le montre une étude de l’Université japonaise Waseda qui le classe numéro 1 depuis 1998 ou encore un rapport moins récent du cabinet de conseil Accenture. Quant aux législateurs, “ils sont impliqués très tôt dans le processus et le facilitent et parfois réalisent même les études de faisabilité.” Le Singapourien prend l’exemple des drones. “Le problème concerne la sécurité du public et l’espace réduit parce que densément peuplé.” Sur l’île de Pulau Ubin notamment, “les gens sont connectés à internet et font des achats en ligne. Au lieu de les envoyer par ferry, certaines entreprises ont voulu utiliser des drones de livraison. Les régulateurs ont accepté de définir un couloir aérien spécifique sans trafic à condition que les pilotes de drones le respecte.” L’essai a été concluant. Il ne reste plus qu’à vérifier que c’est bien rentable pour l’entreprise.

En plus d’être un exemple en terme de smart city et l’une des sociétés les plus harmonieusement cosmopolites, Singapour est aussi une réussite économique, classée deuxième économie la plus compétitive par le Forum économique mondial pour la cinquième année consécutive.

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