Sommes-nous tous panurgéniques ?

Par 05 mai 2009

Libération faisait ses gros titres le week-end du 25 avril sur un documentaire en préparation, réalisé pour dénoncer les dérives de la télé réalité. Pour montrer à quel point le spectateur considère désormais le poste comme une autorité, le documentariste a organisé avec la complicité de France 2 un faux jeu télévisé, Zone Xtrême, qui exige des candidats qu'ils électrocutent la personne censée répondre à une chaîne de mots. Je ne vais pas vous exposer tout le fonctionnement du jeu, Libé s'en charge très bien. Je préciserai juste que les décharges étaient prévues pour monter jusqu'à 480 volts. En théorie évidemment : le questionné est un comédien dont les cris de souffrance ont été enregistrés et qui est placé dans une cage aveugle. Et toute la production est dans la combine, sauf évidemment celui qui se prête au jeu et qui croit participer à une vraie initiative qui sera diffusée dans son poste.

Résultats du test : la majorité des candidats sélectionnés a accepté d'infliger au cobaye humain jusqu'à la décharge maximale. Tout le long du jeu, ils étaient encouragés par l'animatrice ("Vous devez continuer, c'est la règle"), et l'appât du gain. Mais entendaient aussi les - faux - cris de douleur de la personne électrocutée.

Le réalisateur, Christophe Nick, s'est appuyé sur une expérience réalisée dans les années 60 par Milgram.
Ce qui est effrayant dans l'expérience, c'est que son résultat n'étonne finalement pas tant que ça. Je ne parle pas seulement de ce que voulait démontrer Christophe Nick, c'est-à-dire que la violence s'est déplacée de l'image (des actus sanglantes, des films violents...) à l'acte (c'est le téléspectateur qui inflige la souffrance). Conclusion censée montrer les méfaits de la télé réalité, qui a réussi à faire du poste une véritable autorité à laquelle on obéit.

Non, ce qui n'étonne pas tant que ça, c'est notre formidable capacité de soumission à cette fameuse autorité. Libé rapporte ainsi les commentaires de certains des candidats du jeu qui, une fois la vérité dévoilée, auraient avoué pouvoir commencer à comprendre - en partie - ce qui pouvait avoir motivé certains nazis pendant la Seconde Guerre. Reste à savoir si cette soumission correspond à un besoin inconscient de faire du mal, libéré par la soumission. Ou à notre accord à faire n'importe quoi juste pour être protégé en retour.

Ce qui n'étonne pas non plus, c'est cette confirmation de la banalité du mal. Car si j'ai bien compris, les candidats qui ont accepté de se prêter au jeu sont quand même entrés en scène sachant que le défi auquel ils allaient participer visait à électrocuter une autre personne. Qu'ils se soient ensuite ou non rétractés au moment d'infliger 20, 100, 240 ou 480 volts, l'accord initial avait été donné. On s'approche à grand pas d'une version télévisée du théâtre de la cruauté cher à Artaud. Avec des individus plongés dans un spectacle total et englobant auquel non seulement ils participent mais dont ils sont le moteur. « Si nous faisons du théâtre ce n’est pas pour jouer des pièces mais pour arriver à ce que tout ce qu’il y a d’obscur dans l’esprit, d’enfoui, d’irrévélé se manifeste en une sorte de projection matérielle », écrivait notamment Artaud à ce sujet.

Et de l’autre côté du poste, j'imagine déjà les milliers de spectateurs qui regarderont le documentaire en pleine jouissance cathartique, à se dire que quand même c'est terrible, le genre humain, et puis aussi la TV réalité, et de se refaire ainsi une virginité télévisuelle.

La chose qui me gêne un peu, c'est que je me demande si on ne se trompe pas d'autorité. Vous allez me dire que c'est un détail, mais les candidats sont-ils allés jusqu'au bout parce qu'ils avaient confiance en la chaîne de TV et son incapacité à pouvoir infliger du mal "en vrai", ou parce qu'une fois le questionné bien cuit et grillé, ils allaient pouvoir toucher une coquette somme. Va comprendre, Charles (pas Amory)...

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