[Russian Tech Tour] « Le secteur privé commence à s'intéresser à l'écosystème startup »

Par 23 avril 2015
Mots-clés : Smart city, start-up, EMEA
L'écosystème de start-up russe est plein de potentiel

L’écosystème de startup russe – mis à mal par des problèmes géopolitiques et un manque de structures dédiées – commence à se développer avec en son sein, un potentiel énorme.

Entretien dans le cadre de l’Atelier Numérique avec Yannick Tranchier, fondateur de Ob’vious, Christophe Alves cofondateur de Solutions 2 Market et Alexandre Stephanesco, directeur général d’Atsal.

L’Atelier : En Russie, on observe des initiatives d’incubateurs, d’accélérateurs publics, mais aussi de programmes gouvernementaux. Est-ce que cela signifie que l’écosystème tech est encore principalement dirigé par le secteur public ?

Yannick Tranchier : Effectivement, le relai n’est pas encore réellement passé au secteur privé. L’écosystème de startup russes est encore très dépendant du soutien public qui, lui, s’efface progressivement pour des raisons économiques d’une part et pour des raisons de management de cet écosystème d’une autre part. On commence à observer que des incubateurs et des accélérateurs privés prennent le relai et fournissent aux startup russes les moyens de se développer rapidement et également vers l’international.

Qui sont ces incubateurs privés, et qui les a lancés ?

Christophe Alves : Lorsqu’on y regarde de plus près, deux noms ressortent : FRII (pour Foundation for Internet Development-Initiatives) et Skolkovo, des programmes liés à l’ancien Premier Ministre et l’ancien Président Medvedev. Ces deux initiatives ont eu pour vocation de créer un écosystème et de développer toutes les infrastructures nécessaires pour que les entrepreneurs russes (ou les étrangers basés en Russie) puissent avoir accès à des financements et à du conseil pour leur permettre de se développer.

D’autres projets ont une vocation plus entrepreneuriale, mais restent néanmoins très proche du pouvoir car l’accès au financement est principalement public en Russie, même si on observe l’émergence de société et d’investissements qui montrent que des entrepreneurs peuvent réussir en Russie. Aujourd’hui lorsque l’on regarde le nombre de projets réellement supportés par ces structures, les chiffres se situent autour de 70/30 entre des structures étatiques qui ont aidé des sociétés en Russies et des structures privées qui ont aidé des start-up.

Le programme FRII, justement, accompagne beaucoup de startup. Est-ce qu’ils participent au capital ?

Christophe Alves : En effet ils y participent. C’est même l’un de leurs principaux différenciateurs aujourd’hui. Ils souhaitent montrer aux écosystèmes de start-up internationaux le sérieux du projet et leur implication dans celui-ci. Et qu’en prenant une prise de participation en tant que co-investisseur, cela garantit à la société accélérée de pouvoir bénéficier de leur réseau mais aussi de leur mentoring, pas uniquement durant le programme d’accélération, mais bien au-delà.

L’écosystème russe quant à lui, reste assez jeune. Est-ce que des startup leaders sont d’ores et déjà sorties de l’un de ces incubateurs ?

Yannick Tranchier : Pas à ma connaissance. Nous sommes encore face à des structures qui visent à former un écosystème qui est encore très jeune et par conséquent, peu mature. Il existe des success story, mais en dehors des circuits étatiques, accélérateurs et incubateurs. Beaucoup d’entrepreneurs russes à succès ont rapidement décidé de contourner ces structures d’accompagnement publiques et privées car elles ne correspondent pas à leur besoin. On observe donc une scission entre des entrepreneurs très expérimentés capables de se débrouiller seuls, et la masse de jeunes entrepreneurs novices qui sont obligés de passer par ces structures pour être capable de créer une start-up viable.

Un écosystème jeune mais aussi impulsé par le gouvernement. Qu’est-ce qui explique qu’on n’en soit qu’au début de l’écosystème tech en Russie ?

Alexandre Stéphanesco : La Russie d’aujourd’hui, postsoviétique, est un pays qui a seulement 25 ans. Un pays très jeune donc. La reconstruction économique n’est pas terminée du tout, elle s’est basée sur une culture économique russe qui est celle de l’étatisme, et donc des grands groupes. La culture entrepreneuriale personnelle n’a jamais été très présente en Russie. Malgré tout, cela semble évoluer rapidement, puisque la culture des start-up en Russie est assez récente, celle-ci est en pleine évolution. Il existe des start-up installées à l’étranger mais qui ont grandi en Russie par exemple. La Russie a pris beaucoup de retard sur l’Europe dans ce domaine, mais on peut imaginer que ce retard sera rattrapé assez rapidement pour plusieurs raisons : premièrement, le tissu économique prend une voie d’européanisation qui provoquera l’émergence d’une galaxie privée plus importante. Deuxièmement, il y a beaucoup de gens compétents et talentueux dans tous les domaines en Russie, notamment en ce qui concerne la main d’œuvre. Par conséquent, on imagine mal comment cette dynamique ne permettrait pas l’émergence de start-up visibles et efficaces.

Quels sont les freins qu’il reste à dépasser ?

Christophe Alves : Aujourd’hui, on ressent un manque de compétence en ce qui concerne les experts : ce qui représente un frein majeur. Malgré tout, cette situation est en train de changer à cause d’une part, de la crise politique et économique que vit la Russie depuis une douzaine de mois, qui a permis d’accélérer cette émergence de sociétés et d’expert, et d’autre part grâce aux experts étrangers qui, voyant l’intérêt du marché russe, sont venus s’implanter dans ce marché. Au milieu de tout cela, il manque des fournisseurs capables d’utiliser ces leviers comme l’ont fait les US ou la Chine pour développer un tissu de PME locales.

Yannick Tranchier : Le problème réside aussi dans la manière d’investir. La communauté des business angels en Russie n’est pas structurée. Il y a énormément de Russes qui ont fait fortune au moment de l’éclatement de l’URSS, ce qui a eu pour conséquence l’émergence de gros consortiums. Aujourd’hui, ces riches russes cherchent des opportunités d’investissement dans le domaine de l’Internet, du numérique, des nouvelles technologies… Mais ces potentiels investisseurs n’ont absolument aucune connaissance de cet environnement et ne savent pas comment s’adresser aux start-up early stage, et comment investir dans leur projet. Il devient donc nécessaire d’éduquer ces investisseurs.

 

Edité par Anthéa Delpuech

Propos recueillis par Mathilde Cristiani, envoyée spéciale en Russie

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