#SxSW : gouvernements locaux, les véritables acteurs de la smart city ?

Par 17 mars 2016
Les gouvernements locaux américains se digitalisent

Et si la smart city était aussi cette ville de taille moyenne, qui n’utilisait pas nécessairement des technologies de pointe mais parvenait tout de même à répondre à ses challenges efficacement ?

La grande majorité des villes américaines de taille moyenne, qui seraient au nombre de 286 selon des chiffres de la Bloomberg Philanthropies, auraient encore un long chemin à parcourir en matière d’acculturation à la collecte et à l’analyse de la donnée. Comme l’a expliqué James Anderson, responsable du programme « Government Innovation » à la Bloomberg Philanthropies, supervisant notamment l’initiative « What Work Cities »*, lors du dernier South by South West (SXSW), « Aussi surprenant que cela puisse paraître, les municipalités américaines commencent seulement à comprendre l’intérêt de la donnée et à prendre conscience que le secteur public a véritablement besoin d’innover. Il nous faut encore œuvrer pour familiariser le secteur public avec la notion de prise de risque ! », poursuit James Anderson.

D’ailleurs, un récent rapport de la Bloomberg Philanthropies révèle que 70 % des villes américaines de taille moyenne** se sont certes engagées à utiliser les données pour appuyer leurs décisions mais que seulement 28 % d’entre elles, modifient les programmes municipaux en fonction de l’analyse de ces données. On comprend donc qu’il existe un fossé entre les bonnes volontés – ou les positions affichées – et l’utilisation concrète des données en tant qu’appui pour la prise de décision dans les villes. De la même manière, 64 % des villes de taille moyenne possèdent un programme de mesure de la performance pour traquer les progrès réalisés en fonction des buts fixés, en matière budgétaire par exemple. Cependant, encore une fois, seules 30 % d’entre elles disposent d’outils et de procédés pour analyser cette progression.

L'utilisation du big data par les villes américaines de taille moyenne

L'utilisation du big data par les villes américaines de taille moyenne (tiré du rapport « The City Hall Data Gap » de la Bloomberg Philanthropies)

Pourtant, on aurait tort de perdre espoir ! Le rapport évoqué plus haut met en effet en lumière les efforts réalisés par certaines villes américaines de taille intermédiaire. « Des villes comme Kansas City ou Tacoma prouvent que les municipalités de taille intermédiaire à l’échelle des États-Unis peuvent être de véritables modèles en matière d’usage de la donnée. D’ailleurs, nous sommes convaincus que les gouvernements locaux constituent le premier point d’ancrage de la smart city, premièrement car ils sont au plus proche des citoyens », poursuit James Anderson.

Des initiatives modestes d’un point de vue technologiques mais efficaces

Tacoma, située à 30 km au sud de Seattle dans l’état de Washington, fait partie de ces villes qui tentent d’optimiser leurs ressources grâce à l’usage de la donnée. « Il y a quelques années, nous avons subi la récession, ce qui devait se traduire par une réduction de 50 % de notre budget. Quels devaient-être les postes de réduction ? Nous avions des idées du côté de la municipalité mais qu’en était-il des résidents ? Nous leur avons donc posés la question. Un simple sondage accessible depuis notre site internet leur a demandé de réfléchir à quels domaines les citoyens souhaiteraient en priorité allouer de l’argent public. Certes, les résultats nous ont permis de confirmer que nos intuitions étaient bonnes et certes, un sondage en ligne n’est peut-être pas une grande innovation en soi. Mais, cela a complètement changé notre manière de présenter les propositions de la municipalité aux citoyens comme cela a changé la manière dont elles ont été reçues. Pourquoi ? Parce que nous avons collecté la donnée et que nous l’avons analysée. Nous avons fait cet effort et les habitants l’ont compris », détaille Marilyn Strickland, maire de Tacoma.

Elle évoque également le délicat problème des sans abris, commun à de nombreuses villes du pays. « La donnée nous aide aussi à travailler entre villes alentours. Nous avions remarqué une surcharge d’activités dans les services sociaux de Tacoma. Or, en agrégeant les données des services sociaux des municipalités voisines, nous avons réalisé que nous aidions la quasi totalité des sans-abris du comté, ce qui était disproportionné, tandis que des villes voisines disposaient de centres d’urgence presque inoccupés. Regarder des chiffres précis au travers d’un tableau de bord simple, a permis à la municiaplité de Tacoma, d’appuyer un message de responsabilité partagée, de l’amplifier et de le rendre tangible », poursuit la maire de Tacoma.

Groupe de discussion intitulé « Better Living through Data and Evidence » avec Sly James, maire de Kansas City, Marylin Strickland, maire de Tacoma et James Anderson, en charge du projet What Works Cities

Groupe de discussion intitulé « Better Living through Data and Evidence » avec Sly James, maire de Kansas City, Marilyn Strickland, maire de Tacoma et James Anderson, en charge du projet « What Works Cities »

Un changement culturel s’opère

Aux Etats-Unis, terre entrepreneuriale, on pourrait reprocher au secteur public de ne pas égaler le privé en matière d’innovation. Comme l’évoquait Evan Smith, le rédacteur en chef du journal The Texas Tribune, donnant la réplique à Barack Obama, vendredi dernier, à l’occasion de sa keynote introductive, le secteur public inspire souvent une certaine forme de lourdeur, de lenteur et de rigidité tandis que le secteur privé, les start-ups notamment, font écho à la notion d’agilité, d’efficacité. Et si le président des États-Unis n’a pas dénié, il a clairement manifesté sa confiance envers le gouvernement pour parvenir à se digitaliser. À l’échelle des municipalités locales, la prise de conscience semble également réelle. Sly James, le maire de Kansas City, saluée en tant que figure de proue en matière d’utilisation de la donnée par « What Work Cities », se présente ainsi humblement « Notre plus grand succès aujourd’hui, c’est notre capacité à essayer (…) Je ne suis pas issue de l’univers tech. J’ai beaucoup à apprendre. Je dois m’entourer d’une équipe qui est sensible à l’importance de la donnée et qui sait la comprendre, ce qui est un challenge pour nous encore aujourd’hui ». Ce qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’appel de Barack Obama, invitant les ingénieurs et data scientists du pays à œuvrer pour digitaliser le secteur public à ses côtés.

Groupe de discussion avec Stephanie Rawlings-Blake, maire de Baltimore

Groupe de discussion intitulé « Tale of 2 cities: challenging urban disparity » avec Stephanie Rawlings-Blake, maire de Baltimore et Elizabeth Kneebone de The Brookings Institution

C’est à n’en pas douter un changement culturel général qui est en train de doucement s’opérer au sein des gouvernements locaux américains. « Avec l’initiative ‘What Works Cities’, nous essayons d’insuffler les pratiques d’AB testing, d’expérimentations permanentes au sein du secteur public, à l’échelle des gouvernements locaux », commente James Anderson. Ce à quoi, Marylin Strickland répond, « Dans cette logique, nous devons aussi accepter d’essuyer des échecs. Or pour l’heure, la notion d’échec n’a pas trouvé sa place dans le secteur public ». À n’en pas douter, l’analyse de donnée peut apporter plus de transparence, rapprocher les citoyens des autorités locales comme les engager dans les processus de décision.

Il est intéressant de confronter cette vision de la smart city à nos propres représentations. En effet, notre imagination nous pousse parfois à envisager la smart city sous les traits d’une gigantesque cité futuriste et ultra-connectée, or les conférences de l’édition 2016 du SXSW se sont au contraire efforcées à nous ramener à la réalité. Une ville intelligente n’utilise pas nécessairement des technologies extrêmement poussées, son nom peut ne pas évoquer grand chose au reste du monde et pourtant, elle peut être en mesure de proposer des réponses concrètes aux challenges urbains et replacer véritablement l’humain au centre des décisions.

* « What Work Cities » : lancée en 2015, il s’agit d’une initiative nationle ayant pour ambition d’aider plus de 100 villes américaines de taille intermédiaire à faire usage de la data

** Étude effectuée sur 39 villes américaines ayant entre 100 000 et 1 million d’habitants et ayant répondu à l’appel de « What Works Cities »

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