« Les villes ne se rendent pas compte du potentiel du citoyen-entrepreneur »

Par 06 janvier 2016 4 commentaires
L'entrepreneur citoyen donne de la voix

Rencontre avec le chercheur américain Boyd Cohen, sur sa vision de l'évolution du profil de l'entrepreneur à l'origine de la smart city de demain.

Chercheur spécialiste du climat et de la ville intelligente et diplômé d’un doctorat en stratégie et entrepreneuriat de l’Université du Colorado, Boyd Cohen est actuellement professeur en entrepreneuriat et développement durable à la EADA Business School de Barcelone. En 2016, il sortira un ouvrage, The Rise of Urban Entrepreneurship : How Cities are Driving Innovation and Growth, dans lequel il dépeint avec son collègue Pablo Munoz l’émergence de nouveaux profils d’entrepreneurs.

Photo du chercheur Boyd Cohen

Son passage au Smart City Expo World Congress à Barcelone sur une table ronde consacrée au développement de modèles de mobilité urbaine plus durable a été l’occasion pour nous de le rencontrer.

Dans votre livre, vous mettez en évidence l'émergence d'une nouvelle forme d'entrepreneuriat. Comment définiriez-vous cet « Urban Entrepreneur » ?

Ce que j'appelle dans mon livre un Urban Entrepreneur est un entrepreneur qui profite des opportunités et outils que la ville et les agglomérations urbaines peuvent lui offrir pour développer des concepts innovants et ce, de résoudre les problèmes de cette dernière et d'améliorer le cadre de vie de ses citoyens. Parmi les profils que nous avons identifiés, deux se démarquent : celui du citoyen-entrepreneur (civic entrepreneur) et celui de l'entrepreneur urbain indépendant (Indie-Urbanpreneur).

« L'entrepreneur classique s'engouffre dans un marché quand le citoyen-entrepreneur vient en aide à sa propre communauté. »

Le profil du premier est très proche de ce que l'on peut appeler aujourd'hui un entrepreneur social. C'est un individu qui vit dans une ville et qui constate qu'il y existe des problèmes affectant son quotidien et sa qualité de vie. Il décide alors de résoudre ces problèmes en s'appuyant sur les outils propres aux innovateurs et entrepreneurs. Quand un entrepreneur « classique » cherchera à identifier une lacune dans un marché et y verra une opportunité de la résoudre, le citoyen-entrepreneur, lui, cherche à résoudre un problème environnemental ou social au sein même de sa propre communauté.

L'« Indie-Urbanpreneur » est pour sa part un entrepreneur indépendant pouvant, par exemple, appartenir au mouvement des « Makers ». J'y inclus les individus adeptes du télétravail ou des espaces de coworking, ne développant pas nécessairement d'entreprise mais ayant cette fibre d'indépendance en eux. C'est le cas également des personnes travaillant sur TaskRabbit (site de microtâches) ou même les conducteurs de Uber, qui se voient proposer des projets en temps réelles et choisissent s'ils veulent ou non les effectuer.

Mais, du coup, qui sont ces entrepreneurs ? Des individus lambdas qui choisissent de se lancer du jour au lendemain ?

Plus ou moins. Dans le cas du citoyen-entrepreneur, on retrouve des profils tels que le « voisin » qui décide de devenir entrepreneur car il estime qu'il existe un défaut d'infrastructures adaptées dans son quartier et décide de s’appuyer, par exemple, sur un espèce de crowdfunding de voisinage pour faire construire une aire de jeux, un centre de formation, un carrefour... Il y a également ce « citoyen engagé » qui va chercher pour sa part à développer l’économie du partage à l'échelle de la ville (carsharing etc). Dans le cas des entrepreneurs indépendant, on voit plutôt apparaître des innovateurs qui ont une idée et qui plus qu'une entreprise vont chercher à la mettre en scène sur une plateforme de crowdfunding via la vidéo « maison » d'un prototype créé par imprimante 3D.

Quels sont les facteurs qui ont motivé l'émergence de ces nouveaux profils ?

J'estime qu'il existe désormais une « spirale entrepreneuriale » dans laquelle convergent trois facteurs que sont l'urbanisation, la collaboration et la démocratisation des technologies et qui aujourd'hui stimulent directement l'entrepreneuriat dans les villes. L'urbanisation, d'abord, est un facteur important puisqu'il représente la migration de 1.3 millions d'individus dans les villes chaque semaine et la lutte quotidienne de celles-ci et de leurs infrastructures afin de subvenir aux besoins des citoyens. Que soient dans le domaine du transport, distribution alimentaire, l’énergie, pénurie de logements… Tous ces problèmes créent des opportunités pour l’entrepreneuriat, mais c'est également le cas des nouveaux business model collaboratifs.

Paris est d'ailleurs pionnière sur le sujet avec des entreprises comme Ouishare qui sont particulièrement actives dans la promotion de l’adoption de l’économie du partage, mais également avec le développement de concept comme le vélib’ et l’autolib’. La sharing economy est en effet intrinsèque à cet Urban Entrepreneur.  

« Dans les années 1990, il fallait 2,5 millions de dollars pour sortir un produit, en 2000, 250 000 dollars et désormais il n'en suffit que 250. »

Enfin, la démocratisation des outils open source, des fablab donnant accès gratuitement aux entrepreneurs à des imprimantes 3D etc. est une évidence dans l'émergence de ces nouveaux profils d'entrepreneurs. Une citation d'un entrepreneur que j'ai interviewé dans mon livre illustre parfaitement le propos : « Au début des années 1990, un entrepreneur tech avait besoin de 2.5 millions de dollars pour amener son produit sur le marché. Au début des années 2000, il n'avait plus besoin que de 250 000 dollars. L’année dernière, nous sommes descendus à 250 dollars ». Tout cela grâce à la démocratisation de l’accès aux imprimantes 3D, logiciel open source, le cloud…

Est-ce que pour vous ce citoyen-entrepreneur est le futur de la ville intelligente ?

Dans un article pour Fast Company, j’expliquais que la première génération de villes intelligentes s'appuyait sur l'expertise de grandes multinationales du domaine technologique qui imposaient clairement leurs concepts aux villes. Dans la seconde, un certain « rejet » de la part des villes est apparu envers ces entreprises et une volonté d'exprimer d'abord une vision pour ensuite être accompagné dans le développant et la mise en place d'infrastructures en accord a vu le jour.

Selon moi, la nouvelle génération s’appuiera sur la cocréation et la participation citoyenne. Et c’est là vers où nous nous dirigeons actuellement. Maintenant, je ne pense pas que seul le citoyen-entrepreneur sera à l'origine de l'innovation dans les villes. Je pense que nous verrons apparaître un mélange entre la seconde et la dernière génération car les villes devront continuer de jouer leur rôle en créant des infrastructures, le réseaux de capteurs, les plateformes ouvertes...

Pour cela, elles vont devoir autoriser, faciliter et impulser cette fibre chez les citoyens car les villes n’ont pas assez de ressources financières ou même la capacité d’innovation que peuvent avoir les entrepreneurs et la « masse » citoyenne. Cette impulsion de la part des villes commence à être de plus en plus prégnante de nos jours et je pense que ce devrait être le cœur du mouvement smart city dans le futur.

Vous parlez d'autoriser, de faciliter... Les villes ne sont-elles pas aujourd'hui équipées, prêtes à accompagner ces entrepreneurs ?

Je ne crois pas. On constate une amélioration, mais je pense que tout cela est très nouveau pour les villes. Il faut dire qu'elles viennent seulement de se rendre compte que l'innovation peut émaner de leurs citoyens et qu'ils pourraient être de potentiels collaborateurs ! Mais en contrepartie, elles sont très peu à vraiment identifier tous les aspects de cette « spirale entrepreneuriale » dont je parlais et en quoi une ville peut elle-même se positionner comme une plate-forme d'innovation.

Cela se fera par étapes. Déjà, les villes doivent se mettre en tête qu'il y a plus dans l'entrepreneuriat que le simple fait de faire émerger le nouveau Microsoft ou le nouveau Google. Elles continuent en effet de s'appuyer sur des données plus quantitatives que qualitatives. Il est par exemple valorisant de parler de levée de fonds et d’entrée en bourse. Mais 600 000 startups se créent chaque année aux USA et seules 300 feront une levée de fonds, soit 0,05% ! Il est dommage que peu de lumière soit accordée aux entrepreneurs qui changent également le monde avec leurs seules idées, voire le change même plus que les startups à très forte expansion.

« Les décideurs ont tort de ne s'appuyer que sur le nombre de levées de fond, d'emploi créés pour juger de la performance de l'écosystème entrepreneurial de leur ville. »

Je pense notamment aux « Repair Café » dont le concept (ndlr : regroupement d'individus pour réparer des objets du quotidien en groupe ) qui a été développé par des citoyens-entrepreneurs. Ils ont pensé à s'exporter mais cela ne correspondait pas à leur business model. Ils ont donc mis le concept en open source afin que n'importe qui puisse le reprendre dans sa propre ville et il existe maintenant plus de 950 Repair Café dans le monde. C'est une prise d'ampleur, sans levée de fond, d'une idée intéressante qui résout concrètement des des problèmes « locaux » en favorisant le développement durable.

De même, je pense que les décideurs ont tort de concentrer leurs efforts sur le nombre d’entreprises incubées dans les villes et créant des milliers d’emplois. Il se passe des choses très intéressantes du côté des entrepreneurs indépendants qui essayent de résoudre des problèmes réels et cela, sans s’appuyer sur les aides des états, et qui arrivent à créer des revenus et développe parfois des innovations véritablement « disruptives ». Cette population qui souhaite être indépendantes parce qu’elles estiment que les entreprises ne procurent pas des nécessairement les formes d’emploi les plus fiables un est en large croissance.

La solution se trouve peut-être dans la création de poste de Directeur de l'innovation dans les villes. C'est quelque chose que l'on voit beaucoup se développer ces derniers temps et ce sont des profils plus à même que les maires ou les décideurs de comprendre les tenants et aboutissants de l'innovation dans une ville intelligente et quand et comment se lancer dans le domaine.

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4 Commentaires

Super édifiant pour nous qui souhaitions nous investir dans des activités pour notre communauté

Soumis par COULIBALY Moussa (non vérifié) - le 06 janvier 2016 à 15h18

C'est la négation de notre système de répartition des richesses et des besoins. Les Repair-café ne vont pas stimuler l'économie ni créer des industries, ni rendre la justice. La communauté ayant le plus de moyens devient toute puissante. Ce proto nomadisme est ici présenté comme une avancée inéluctable. C'est le capitalisme des profiteurs " l'Urban Entrepreneur est un entrepreneur qui profite des opportunités... ". Le tout comceptualisé par de fausses catégories, les " makers ", les " indie ", les "civic " et la " masse ", marketing égotique éditorial oblige.

Le système D des citoyens précarisés et paupérisés est présenté comme une innovation ! C'est un modèle calqué sur les échanges des pays du tiers-monde. Sauf qu'en Asie ou en Afrique, les citoyens qui se financent entre eux pour pouvoir assurer leur quotidien, ne paient pas les impôts et taxes gouvernementaux. C'est aussi la loi du plus fort et du plus corrompu.

Moins le citoyen a de prise sur les décisions des développements urbains et plus on lui fait croire qu'il peut " changer " les choses. La démocratie participative innovante est un marché de niche d'un capitalisme en fin de vie. Car sans toucher au scandale de la dette nationale, sans mettre en prison pour corruption et incapacité managériale la communautée mafieuse qui nous dirige, nous courrons à l'échec.

L'effondrement de nos économies par la dette et son chaos et l'impunité des coupables n'est pas une fatalité mais un plan de destruction de la puissance des pays par les cartels financiers. Leur but est notre vassalisation, notre mise en esclavage. Le contrôle des richesses pétrolières et gazières au proche orient finira de mettre en place l’assujettissement mondial. Ceux qui tiennent les rênes de l'argent dette sont toujours les mêmes. Aujourd'hui ces mêmes lobbies contrôlent le Congrès américain à 80%. Jacques Attali a dit " On peut imaginer un Jérusalem devenant capitale de la planète, qui sera une jour unifiée autour d'un gouvernement mondial " (Public Sénat TV - Conversations d'avenirs 2013)

Soumis par kaplan rené (non vérifié) - le 07 janvier 2016 à 19h09

Cette définition de l'Urban Entrepreneur correspond tout à fait à la Jeune Chambre Economique (JCE), mouvement international de jeune citoyens entreprenants qui proposent des solutions innovantes en réponses aux problématiques de la société.
A dispo pour échanger sur ce sujet.
Cldt
Président JCE Paris 2016

Soumis par Sayet (non vérifié) - le 08 janvier 2016 à 13h40

Bonsoir
Impressionnant vertige résultant des deux axes et angles de vue précédemment évoqués en commentaire. Je suis pour ma part d'une ville moyenne où un vent de modernité souffle et où, justement, "quelque chose" comme du collaboratif est dans l'air. Pas sans circonspection mais ne voulant pas pour autant tarir ma capacité d'imagination, j'observe les faits et tendances. Je regarde par exemple comment le politique se rapproche de coworkers et makers. Je suis aussi en lien avec des entreprises ayant choisi l'agilité - laquelle, à un certain point de vue, est une sorte d'adaptation à une logique capitaliste exacerbée. Le sujet semble vaste. Il est délicat de comprendre ce qui a effectivement lieu...

Soumis par Serge Meunier (non vérifié) - le 08 janvier 2016 à 22h40

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