Virtuel - réel : cartographier la création dans ta Benz

Par 20 août 2010
Mots-clés : Amérique du Nord, Europe

Il m'arrive de penser que la Bibliothèque décrit dans le recueil "Fictions" de Jorge Luis Borges trouve son aboutissement dans Google (ou Bing, pour recréer de la concurrence). Le lieu qui contient tous les livres y compris les livres indexant les autres livres et les livres combinant les lettres au hasard est devenu un bel index mis en place par des moines copistes électroniques.

Mais cet été je suis passé à la carte. Alors que je m'étais débarassé de mon blackberry et de ses courriels professionnels, j'ai profité de mon téléphone doté d'un système de positionnement pour refaire la carte de ma ville de villégiature en mode Foursquare. Car comparée à San Francisco, ville frustrante car intensément cartographiée, même au niveau de ses vendeurs ambulants de bretzels, "Les Arcs 1800" fait figure d'Amazonie. Alors certes, il manque des catégories dans Foursquare (tir à l'arc, terrains de tennis et de squash, variétées de cuisines...), mais globalement, il y a moyen de refaire sa ville en version utilitaire.

Et c'est durant ce même séjour que j'ai ouvert "Pfitz" d'Andrew Crumey (*), qui est à la littérature ce que "LA Woman dans ta Benz" est à la musique électronique. Quel est le pitch ? Dans une principauté où la grande majorité de la population est occupée à concevoir sur papier la ville idéale dans ses moindre détails, un cartographe va introduire un personnage virtuel dans la galerie de personnages officiellement imaginés. Et ce, dans le seul but de séduire une biographe. Biographe qui imagine la vie d'écrivains vivants ou traversants la ville virtuelle, et qui communique ces notules aux auteurs des livres censéments écrits par les écrivains créés. Livres qui iront également influer sur la vie des écrivains. Ce jeu doublement virtuel pourra même devenir triple puisqu'on voit les personnages imaginés douter de leur réalité, persuadés et écrivant dans leurs ouvrages qu'ils ne sont issus que de l'imagination d'un collectif d'auteurs. Ce qui est le cas.

Il y a encore des niveaux supplémentaires, mais les décrire serait aussi long que d'acheter et lire "Pfitz"... Ce roman - publié en Angleterre en 1995 - est donc une réflexion merveilleuse sur la création, sur l'écriture, sur les conséquences de la création sur les créateurs. Et je n'ai pas pu m'empêcher de faire du name dropping en le lisant : Second Life, World of Warcraft, Facebook, tous ces univers qui se créent de part une volonté collective, qui ont des implications non seulement sur les avatars (progression des joueurs dans le jeu), mais aussi sur les personnalités réelles qui composent ce collectif. Il est aussi question dans ce roman, dont on comprend pourquoi son auteur est à l'origine un chercheur en physique, de comment cacher des crimes virtuels et réels dans le virtuel, et inversement. Si vous avez du mal à me suivre, c'est normal, je peine aussi de mon côté... Pour finir sur Borges et sur Crumley, les aventureux pourront aussi se régaler avec la nouvelle "Tlön, Uqbar, Orbis Tertius". Dans cette nouvelle que l'on retrouve également dans Fictions, il est question d'un collectif d'intellectuels qui imagine un monde baptisé Tlön.

Quant aux grands malades, ils peuvent lire en vitesse la nouvelle de Borges en hommage à H.P. Lovecraft, grand inspirateur de la SF moderne, sur lequel Michel Houellebecq a écrit un essai. Maintenant, tout est clair.

(*) Publié en France par l'éditeur Arbre Vengeur

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