Watson, le superordinateur d'IBM, n'a pas encore exprimé tout son potentiel

Par 23 juin 2016
Watson

En nous permettant de voir clair parmi les données qui nous entourent, l’ordinateur cognitif va-t-il changer la face du monde ?

Devenu une super-star en 2011 suite à sa victoire au jeu télévisé Jeopardy! contre Ken Jennings et Brad Rutters, deux ténors de la discipline, Watson est aujourd’hui de nouveau sous le feu des projecteurs. Un regain de popularité dû aux récents progrès de l’intelligence artificielle, illustrés en particulier par la performance d’une autre machine, celle de Google, cette fois. En mars 2016, AlphaGo est parvenu à battre au jeu de go l’un des meilleurs joueurs au monde, sans handicap, à la stupéfaction générale. Les prouesses de l’intelligence artificielle sont aujourd’hui sur toutes les lèvres, suscitant autant d’enthousiasme que de craintes.

En se focalisant seulement sur leurs coups d’éclat, on peine toutefois à cerner l’avenir que dessinent ces machines aux performances impressionnantes. La technologie qui a permis à Watson de s’illustrer sur les écrans, IBM entend l’employer pour… changer la face du monde, comme l’a affirmé John Kelly, Senior Vice President d’IBM, lors de l’évènement EmTech Digital, organisé par le MIT autour de l’intelligence artificielle.

Rendre visible l’invisible

Mais qu’est ce que Watson, exactement ? « Selon une idée communément admise, Watson serait une tentative de reproduire le cerveau humain. Ce n’est pas du tout le cas. » a clarifié John Kelly. « Notre objectif est d’aider le cerveau humain à gérer la quantité toujours croissante de données auxquelles il est confronté. » Et de rappeler que l’écrasante majorité des données générées aujourd’hui est non-exploitable : « 90% des données disponibles dans le monde ont été générées au cours des deux dernières années. Mais l’intelligence humaine ne croît pas à la même vitesse que la quantité de données. Ainsi, plus de 80% des données générées aujourd’hui sont non structurées, et donc inexploitables, ce qui représente un immense gâchis. Nous ne voyons qu’une petite partie de la réalité. »

Ces données fantômes sont comparables à la matière noire, bien connue des astrophysiciens : matière qui n’est pas directement observable, mais dont nous constatons les effets dans l’univers. De même, ces données nous entourent, impactent directement nos existences, mais nous sommes pour l’heure incapables de nous en servir. Avec Watson, IBM souhaite changer cela.


Tout comme la matière noire, les données fantômes agissent sans être directement observables.

Une troisième révolution informatique

Pour John Kelly, nous sommes à l’aube d’une troisième révolution dans le monde de l’informatique. « La première époque de l’informatique se situe entre 1900 et 1940. Les ordinateurs sont alors de simples machines de tabulation, largement mécaniques. On rentre des données à la main et laisse ensuite l’appareil les traiter, automatisant certaines tâches. A partir des années 1950, on entre dans l’ère suivante, avec des systèmes programmables : les ordinateurs commencent à avoir une mémoire suffisante pour tourner sans intervention extérieure. Aujourd’hui, ces ordinateurs ne sont pas capables de traiter la masse exponentielle de données générées. »

Selon lui, nous sommes ainsi en train d’assister au développement d’un troisième type d’ordinateur, adapté à la multiplication des données : l’ordinateur cognitif, qui « sera capable d’apprendre à grande échelle, traiter un nombre immense de données, en tirer des conclusions en vue d’un objectif fixé à l’avance et communiquer celles-ci aux humains pour qu’ils agissent en conséquence. » Non pas un cerveau humain artificiel, donc, mais une sorte de super-cerveau focalisé sur certaines tâches bien trop vastes pour l’intelligence humaine, afin de lui ouvrir le champs des possibles.

Un impact plurisectoriel

L’ordinateur cognitif transformerait tous les secteurs de l’économie. L’industrie pétrolière, par exemple, génère aujourd’hui des quantités de données astronomiques, la plupart en pure perte : « Les plateformes pétrolières modernes contiennent plus de 800 000 capteurs. », selon John Kelly. Collecter et traiter l’ensemble des données produites par ceux-ci permettrait d’améliorer l’efficacité et de diminuer les coûts. IBM pourrait par exemple travailler avec Total dans cette optique.

Le commerce serait lui aussi largement impacté. Chaque jour, des millions d’individus donnent leur avis concernant un bien ou service sur les réseaux sociaux : autant d’informations précieuses pour les marques, encore largement sous-exploitées. Des collaborations triangulaires du type H&M, IBM et Facebook se profilent à l’horizon.

Cette troisième révolution informatique aiderait également les villes à devenir plus intelligentes : le traitement des données relatives à la circulation permettrait d’optimiser le réseau de transport, la signalisation et l’aménagement urbain. L’avènement des voitures autonomes sera facilité :  « D’ici 2020, 75% des voitures dans le monde seront connectées, produisant d’importantes quantités de données à chaque instant. Pour devenir autonomes, elles devront être capables de prendre des décisions en réagissant rapidement à leur environnement et en anticipant le comportement des autres conducteurs, en recueillant, traitant et intégrant les données à grande échelle, et avec vélocité. » affirme John Kelly.

La lutte contre la criminalité ferait un pas de géant si les images filmées par les caméras de surveillance étaient mieux exploitées : rien qu’à New-York, celles-ci génèrent chaque jour 520 terabytes de données, pour la plupart non structurées.

La sécurité informatique changerait elle ausssi de visage, toujours selon John Kelly : « L’important ne sera plus d’élaborer des pare-feux et antivirus, mais d’analyser en profondeur les comportements des internautes et les systèmes d’exploitation, anticiper les anomalies et agir en conséquence. »

La météorologie, et son impact sur les différentes industries, pourrait en outre être mesurée plus efficacement : « Nous serons ainsi bientôt capables de prévoir les variations de l’activité commerciale en fonction du climat… »

Enfin, les capacités cognitives de Watson peuvent aussi être mises au service du langage, de l’interaction avec les humains : l’entreprise Local Motors l’a bien compris en s’associant avec IBM pour construire le bus Olli, une navette autonome capable de dialoguer avec ses passagers et de répondre à toutes leurs interrogations. Ce dispositif pourrait être utilisé par tous les constructeurs de voitures autonomes, et nourrir considérablement la technologie de l’assistant virtuel.


La météorologie et son impact sur l'activité socio-économique entrent également dans le cercle de compétence de Watson.

Une éducation sur-mesure

Mais l’ordinateur cognitif permettra également de s’adapter à chaque individu, de passer du prêt-à-porter au sur-mesure. Deux domaines en sortiront largement transformés : l’éducation et la santé. Deux domaines sur lesquels IBM a choisi de se concentrer. Pour la Directrice Marketing (Chief Marketing Officer) du secteur Amérique du Nord, Rashmy Chatterjee, rencontrée lors de l’évènement TIEcon 2016 à Santa Clara, Watson permettrait d’améliorer l’enseignement en s’adaptant aux spécificités cognitives de chaque élève : « Aujourd’hui, dans la sphère éducative, l’enseignement dispensé est identique pour tous les élèves d’une même classe. Songez aux avantages que représenterait une éducation adaptée à chaque élève, avec un curriculum et des méthodes d’enseignement taillées pour son profil...  » Ainsi, « un élève doté d’une mémoire visuelle se verrait proposer d’avantage de contenu visuel. », imagine John Kelly, « le professeur recueillerait des données sur la façon dont ses élèves apprennent et agirait en conséquence. »

Watson, assistant médical

Au sein de la sphère médicale, la personnalisation permettrait de sauver de nombreuses vies. « Aux Etats-Unis, 30 à 40% des 3 500 milliards de dollars investis chaque année dans la santé sont gaspillés à cause d‘un manque d’informations. » affirme John Kelly. « En moyenne, chaque individu génère un million de gigabytes de données relatives à sa santé au cours de son existence, de quoi réduire le nombre d’erreurs médicales, responsables de nombreux décès. » Selon lui, l’ordinateur cognitif permettrait notamment d’améliorer le recueil d’informations depuis l’imagerie médicale : « Aujourd’hui, les médecins voient défiler des milliers d’images (IRMs, radios, scanners) par jour. Nourri d’une importante base de données d’imagerie médicale, Watson pourrait isoler les images contenant une information capitale, croiser ses dernières avec le dossier médical du patient et les cas similaires précédemment traités, pour offrir au médecin une information plus simple à traiter, facilitant et améliorant la prise de décisions. »

En travaillant sur le génome du patient, Watson pourrait enfin identifier ce que signifie chaque mutation, et recommander un traitement spécifique… Toujours dans le même but : automatiser les tâches les plus laborieuses et répétitives pour aider le cerveau humain à prendre de meilleures décisions. Comme l’affirmait Thomas J. Watson Jr., second CEO d’IBM et fils de Thomas J. Watson, qui donna son nom à l’ordinateur du futur : « L’informatique ne privera jamais l’homme de son initiative, ni de sa créativité. En le libérant des formes de pensées inférieures ou répétitives, les ordinateurs vont en réalité accroître les opportunités, pour l’homme, de faire plein usage de sa raison. »

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