Yuval Harari : « Les êtres humains sont tous des algorithmes ! »

Par 20 juillet 2016
Yuval Harari

L’historien aux millions d’exemplaires, Yuval Harari, prédit un avenir radieux à l’intelligence artificielle. L’Homo sapiens pourrait bien se faire damer le pion, plus que tôt que prévu par l’IA.

Paru dans une trentaine de langues, vendu à plusieurs millions d’exemplaires, « Sapiens, une brève histoire de l’humanité » trace une évolution de l’individu, qui mêle Histoire et Science, et revient sur notre héritage mais aussi notre futur. Parmi les prédictions de son auteur, l’historien Yuval Harari, la réalisation de la prophétie de Mary Shelley, celle de Frankenstein, à savoir la créature qui surpasse son maître. L’analogie est éloquente, celle d’une intelligence artificielle qui prendrait l’ascendant sur l’humain.

C’est à l’occasion de l’évènement USI, en juin dernier, que nous avons pu le rencontrer et l’interroger sur sa réflexion, et l’impact que pourraient avoir les nouvelles technologies sur l’humanité.

Entretien, avec Yuval Harari, historien, initialement diffusé dans l’émission de radio L’Atelier numérique sur BFMBusiness.

Yuval Harari, dans un discours donné lors de l’évènement USI, en juin dernier, à Paris, vous avez expliqué que l’humain se distingue tout particulièrement de l’animal, grâce à sa réactivité et sa capacité à collaborer avec les autres. Au contact du digital, l’Homo Sapiens pourrait-il encore évoluer ?

Oui, on peut envisager deux options. La première est que nous allons utiliser les technologies pour nous upgrader, pour créer des superhumains avec de superqualités. La deuxième est que nous essaierons de créer quelque chose de totalement différent de nous, en beaucoup plus intelligent et puissant. Et par là, j’entends l’exemple de l’intelligence artificielle.

Ce serait une entité totalement inédite, de tout ce qu’on a pu voir évoluer sur Terre, depuis l’apparition de la vie.  Depuis 4 milliards d’années, le vivant relevait du royaume organique.

L’intelligence artificielle pourrait devenir la première entité non-organique de l’histoire du Monde. Et si elle devenait plus puissante et plus intelligente que les humains, ma foi, elle nous remplacerait comme force dominante.

Les êtres humains, les girafes, les virus sont tous des algorithmes. Ils sont différents des ordinateurs, dans le sens où ce sont des algorithmes biochimiques, qui ont évolué au gré de la sélection naturelle, sur des millions d’années.

Certains scientifiques, et philosophes reçus au micro de L’Atelier numérique, rappellent que dans cette confrontation humains/robots, on oublie deux choses. Nous sommes à la création des robots. Nous resterons maître de leur pouvoir et limites. Ensuite, on peut supposer qu’ils manqueront toujours de créativité, créativité que vous pointez, vous, comme l’ingrédient de la supériorité de l’être humain.

Il faut qu’on distingue bien robots et intelligence artificielle.

La clé, je crois, est l’intelligence qui les fait fonctionner. La manifestation physique, que sont les ordis et les robots, n’est pas ce qui importe. Oui, les humains sont supérieurs à l’intelligence artificielle, sur beaucoup de plans. Notamment sur le plan de la créativité. Ca ne va pas durer.

Au fond, la créativité, selon les biologistes, n’est rien d’autre que le résultat de processus biochimiques dans nos corps.

Les organismes sont, en fait, des algorithmes.

Les êtres humains, les girafes, les virus sont tous des algorithmes. Ils sont différents des ordinateurs, dans le sens où ce sont des algorithmes biochimiques, qui ont évolué au gré de la sélection naturelle, sur des millions d’années.

Ces algorithmes, du point de vue biologique, n’ont pas d’âme, d’essence spirituelle, qui viendrait de Dieu. Et si c’est vrai, que les humains n’ont pas d’âme ou d’essence spirituelle, et que toutes les capacités humaines, y compris la créativité, sont le résultat de processus chimiques, je ne vois pas pourquoi les algorithmes électroniques ne seraient pas capables d’imiter, voire de surpasser la capacité des êtres humains dans beaucoup de domaines.

Tenez, il existe, par exemple, des intelligences artificielles capables de composer de la musique. Et si vous demandez aux gens de dire ce qui est de la musique composée artificiellement ou par des humains, ils sont incapables de le dire.

De la même manière, on commence à voir émerger une intelligence artificielle qui a un vrai impact créatif.

Comment ça ?

Prenons un exemple. Aujourd’hui, de plus en plus de gens lisent des livres sur des lecteurs Kindle ou d’autres appareils.

Ce que beaucoup de gens ne savent pas, c’est que pendant que vous lisez, le livre est en train de vous lire, vous !

La liseuse est capable de vous suivre à mesure de votre lecture. Elle sait quelles pages vous avez lu rapidement, lesquelles lentement, quand vous vous êtes arrêté de lire, et quand vous avez repris votre lecture.

Grâce à toutes ces données, on va être capable d’identifier avec précision et signaler des problèmes à l’auteur. Et ça, ce n’est que la première génération.

Demain, si vous ajoutez au Kindle un système de reconnaissance faciale ou biométrique, pour capter les expressions et réactions physiques, il sera en mesure de comprendre l’impact émotionnel sur le lecteur.

Et ces data pourraient être utilisées pour créer des histoires excessivement efficaces. L’intelligence artificielle, en tant qu’auteur saura exactement sur quel bouton appuyer pour vous faire réagir. 

Bien sûr, elle ne sera peut-être pas Shakespeare. Mais 90% des humains ne seront pas capables de composer une prose aussi efficace que celle de cette intelligence artificielle. 

Pensez qu’il y a 10 ans, les gens pensaient qu’il serait impossible qu’une intelligence artificielle traduise des textes. Voyez Google Translate, qui suffit parfaitement pour des textes simples, comme les modes d’emploi.

Pour ça, les gens n’ont pas besoin de traducteurs humains. L’intelligence artificielle suffit. Dans des domaines comme l’écriture et la traduction, elle pourrait bien rattraper plus vite que prévu l’Homo Sapiens.

 

 

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