La Banque dans une ville qui change

Étienne Roché

Étienne Roché

Digital Strategic Analyst

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17 septembre 2015 2 commentaires
Mots-clés : Smart city, fintech, Europe

Apparu il y a 10 ans dans le cadre d’une audacieuse campagne marketing d’IBM, le terme « Smart City » affichait l’ambition de mettre sous coupe réglée la vie intestine de la ville selon une certaine orthodoxie économique et technologique alliant efficacité et automatisation.

Optimiser l’énergie, réduire la pollution, fluidifier le trafic, minimiser les attentes, anticiper les demandes, lisser les charges, détecter les fuites…Depuis, le phénomène de la Smart City a pris de la de l'ampleur et de la consistance par de nombreux aspects et en premier lieu les transports.

Si les myriades de capteurs coulés dans le bitume des routes sont toujours l'apanage de la Smart City du tandem historique IBM / Cisco, une seconde infrastructure, constituée de millions de téléphones portables maillant l'espace urbain, a été déployée quelques années après par une nouvelle vague d’acteurs (Google, Uber…) et leurs produits (Google Maps, Waze…). Ces derniers ont pu fournir une vision toute aussi fine du trafic routier et de sa dynamique, et incidemment à l’échelle mondiale. Cependant, d’une génération à une autre, l’horizon des possibles n'a pas fondamentalement changé : s'il est possible de détecter des phénomènes récurrents du trafic urbain, voire de corréler des embouteillages à d'autres, l'utilité de la donnée récupérée se limite à l'anticipation pour les usagers de leurs conditions de circulation et éventuellement pour la ville de quelques informations susceptibles d'optimiser sa forme (construction d’une nouvelle route, optimisation du sens des rues...). La forme de la ville s'en trouve donc peu modifiée en raison du peu d'informations exploitables à partir de la donnée collectée.

Ville

D'autres types d'acteurs industriels pourraient-ils pallier ce manque et apporter leur pierre à l'édifice de la Smart City ? Assurément, et la Banque pourrait être l’un d’entre eux. En effet, cette dernière jouit d’un avantage dans la connaissance d'une partie des déplacements de ses clients : par les écritures bancaires passées avec les cartes de paiement et demain avec le paiement sans contact, elle connait les lieux et horaires de transaction et donc la finalité d’une partie de leurs déplacements (achats, travail, loisirs…) que les autres acteurs observent sans forcément comprendre ou relier. Dès lors, sous respect de la législation, variable d’un pays à un autre, il devient tout d'abord possible de passer des partenariats avec différentes enseignes et d’échanger la connaissance client acquise contre des programmes de fidélité rétrocédés sous forme de coupons ou de réductions… Ceci correspond aux pratiques actuelles de ciblage de plus en plus poussées (géomarketing) à la différence fondamentale près que la Banque a une vue complète des écritures de chacun.

Mais, il y a plus. Si on change de niveau d'analyse et d’ordre de grandeur de la puissance de calcul utilisée, lorsqu’on agrège les millions d’écritures bancaires, on voit apparaître la vie économique d’une ville, comme lorsqu’on agrège sur Waze les données de transport de tous les individus. Il se dessine alors une toute nouvelle vision de la ville pouvant être adossée à une panoplie de services qui ne sont pas tant destinés à ses habitants qu’à ses élus ou aux entreprises implantées sur son territoire. En effet, la banque en tant qu’intermédiaire financier peut devenir un observatoire privilégié de l’ensemble des transactions, apprécier les rapports de force entre acteurs marchands et fournir à chacun une carte de son environnement. De là, appréciant mieux sa zone de chalandise, une enseigne peut adapter sa publicité dans la ville, son fléchage et donc commencer à modifier les flux urbains… Un élu pourrait de même apprécier la capacité à accueillir de nouvelles enseignes sur son territoire, complémentaires ou concurrentes de la ville voisine et, là aussi, modifier les flux inter-communaux. Par cette capacité, la Banque peut ainsi devenir un acteur de la forme urbaine.

A partir d'un exemple simple, imaginons que passant devant une agence bancaire, on puisse lire : « On cherche un boulanger. » Il faudrait comprendre par là que la Banque a identifié la nécessité d’une nouvelle boulangerie car elle a établi qu’un certain nombre de personnes font des trajets dont la distance cumulée est supérieure à celle qu’il faudrait pour rejoindre une hypothétique boulangerie dont le lieu optimal aurait émergé d’un fin tamisage des données de ses clients (de façon statistiquement pertinente). Premier effet : l'utilité économique de la boulangerie étant acquise (au regard de la capacité globale d'accueil d'une nouvelle enseigne), son financement serait moins risqué et la Banque aurait intérêt à voir un tel projet se réaliser. Deuxième effet : par son action, la Banque modifierait de façon permanente une composante du trafic urbain. De même, dans un registre immobilier, elle pourrait avoir une anticipation plus fine des variations de prix de location et d’achats / ventes des logements par l’analyse de l'évolution des déplacements périodiques et ainsi en tirer parti pour proposer de nouveaux services qui par rétroaction modifieront les flux urbains… Les applications sont infinies.

Résumons-nous : par la connaissance de la vie financière intestine de la ville, la Banque serait capable de produire un ensemble d'indicateurs capables d'influencer l'offre commerciale et de là le trafic urbain, les possibilités d'emploi, le marché du logement... A l’instar des grands acteurs du Digital, elle dispose elle aussi d'une quantité importante de données qui sont jalousées par de nombreux acteurs et qu'elle pourrait valoriser dans un projet de Smart City. La Banque a donc de l'or ailleurs que dans ses coffres ! Incidemment, c'est tout l'enjeu de ces nouveaux arrivants (Apple / Apple Pay, Google / Google Wallet, norme HCE) qui cherchent à s'insérer dans la chaîne d'opérateurs du paiement afin de pouvoir collecter ces données, et dont le savoir-faire en termes de création de valeur n'est plus à démontrer. 

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2 Commentaires

@Étienne ROCHÉ
Une analyse fine et perspicace, dont tout notamment la conclusion ouvrant au (réel) sujet des potentiels futurs acteurs majeurs du monde financier.
Tout l'enjeu stratégique (d'ici 2050) est de savoir quelle forme prendra la "banque", si toutefois ce concept restera un réel secteur d'activité autonome qui englobe d'autres prestations (tel que vous le suggérez) ou, plutôt, un secteur intégré dans un mégapôle de services majoritairement digitaux et robotisés (exemple des "DAB 2.0")...
Il ne s'agit plus d'une course individuelle mais d'un relais, dans lequel les alliances / fusions qui vont se forger (fintech + silicon valley major ?) seront la clé de survie...

Soumis par ericleger - le 18 septembre 2015 à 14h13

@Etienne ROCHE
Merci pour cette analyse qui met en lumière les services que les banques pourront à terme proposer.
Cela pose évidemment des questions de confidentialité des données qui reste un des seul atout des banques vis à vis de leurs concurrents internet.

Cette question d'utilisation des données des clients est donc une question extrêmement sensible pour les banques qui va au-delà de la régulation et qui touche la stratégie des établissements bancaires.

Soumis par Philippe Meyer (non vérifié) - le 19 septembre 2015 à 11h08

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