Smart City et Complex-city

Étienne Roché

Étienne Roché

Digital Strategic Analyst

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30 mars 2015 Laisser un commentaire

Ce nouvel opus sur la smart city aborde cette fois-ci la façon dont les villes doivent agir face à la complexité des systèmes urbains. De quelle marge de manoeuvre disposent-elles quant à cette vaste mise en réseau ?

Noeud dans la ville

Nous avons considéré la Smart City comme un moyen pour rendre la ville plus rapide, plus fluide, ou encore comme une façon de gérer une attractivité urbaine toujours plus forte ou enfin comme un oeil haut placé sur la gouvernance des élus et de leurs administrés; une sorte de "Citius, Altius, Fortius" de la ville qui participerait à d’hypothétiques jeux olympiques entre Cités. Mais nous ne sommes pas à Olympie.

Revenons aux fondamentaux techniques de la Smart City. Historiquement, cette dernière se présente comme une sur-couche informatique de la ville, une sorte de système d’exploitation géant, dernier maillon d’une chaîne évolutionniste du phénomène urbain, qui a vu émerger par auto-organisation progressive, des dispositifs modifiant sa morphologie comme les places centrales, les grands axes de circulation, les remparts, les réseaux d’eau, d’électricité, d’eau, les égouts, les réseaux de transports en commun, les voies rapides, les réseaux téléphoniques… En définitive, la Smart City pourrait finalement être un concept permettant d’appréhender et de gérer la complexité de tous les aspects de la forme urbaine parvenue jusqu'à nous. Et quel meilleur mot que complexité, étymologiquement " tissé avec", pourrait mieux illustrer le phénomène urbain, véritable enchevêtrements de flux humains, de véhicules, de matières, de fluides et d’informations. Mais ceci n’est que repousser la question d’un cran : pourquoi appréhender la complexité de la ville ?

La complexité ou la crainte de l’effondrement

Joseph Tainter, anthropologue et historien, évoque dans son ouvrage " L’effondrement des sociétés complexes", le péril qui guette intrinsèquement toute société qui se complexifie. Son propos se fonde, à partir de sociétés passées et aujourd’hui disparues, sur le fait que la croissance d’une société impose une spécialisation d’une partie de sa population pour gérer un problème survenu à un certain stade de développement (telle la création d’un corps administratif dédié au curage des canaux chez les Sumériens). Ce faisant, cette croissance détourne une partie de la population active de la production agricole; le rendement énergétique à l’hectare décroit alors mécaniquement.

C’est donc la loi des rendements décroissants qui constitue le plafond indépassable contre lequel se heurte toute société qui à mesure qu’elle croît, se détourne de plus en plus des besoins vitaux de sa population pour gérer des problèmes toujours plus complexes aux moyens de nouvelles administrations, de nouveaux systèmes de contrôles… Jusqu’à un moment de son histoire (catastrophe, invasion, épidémie…) où sa complexité se retourne contre elle, et ne pouvant se rétablir, régresse brutalement à un stade de fonctionnement de complexité moindre au risque parfois même de s’effondrer et de disparaître…

La Smart City, une couche de complexité supplémentaire ?

En première approche, la Smart City avatar d’une sophistication technologique aboutie, se présente sans ambages comme une nouvelle étape dans la complexité urbaine. Pourtant, à la différence des situations précédentes, le travail fourni par ces systèmes automatisés ne détourne pas significativement de ressources de la ville (au détail près de la consommation énergétique de cette sur-couche) et repousse donc d’autant plus loin la limite d’expansion.

Mieux, la Smart City permet d'aller plus loin : la mise sous tension permanente de ses capteurs intégrés dans son espace, de l’ensemble de ses réseaux de communication, permet de détecter toute panne et d’agir encore plus rapidement. A titre d’exemple, la résilience de New-York après le passage de l’ouragan Sandy a été améliorée avec Twitter, permettant d’organiser encore plus rapidement la remise en service de certains systèmes vitaux de Manhattan noyée sous les eaux et plongée dans le noir (voir photo). Autre exemple, l’organisation Caribe Wave est un programme d’alerte aux tsunamis dans les Caraïbes destiné à l’évacuation des populations. Dans ce cadre, l’association OpenStreetMap a participé à la mesure très fine des déplacements des personnes lors des exercices de prévention en vue d’améliorer ne serait-ce que de quelques secondes les trajets des personnes (dans ce type de situations, entre l'alerte et la mise à l'abri des populations, le nombre de vies sauvées se joue en ces termes). Cette instrumentation a été faite au moyen de nombreux capteurs mobiles mais rien n'empêcherait que des infrastructures spécialisées, si elles avaient été présentes, aient pu le faire.

Mais que faire en cas de destruction du réseau de communication ? C’est du côté du Hangar Two du Moffett Federal Airfield de Mountain View qu’il faut se tourner. Dans le cadre du projet Loon, Google construit des prototypes de réseaux cellulaires à hauts débits dont les antennes sont itinérantes car transportées par des ballons à l’hélium. Elles ont vocation à couvrir les zones actuellement faiblement connectées et plus généralement à transformer de façon profonde le marché de l’accès à Internet. Nul doute que cette technologie puisse être utilisée, au besoin être déployée à grande vitesse, dans un lieu urbain sinistré.

Cependant, si toute cette complexité pouvait être évacuée et maintenue à bonne distance, toute cette résilience potentiellement gagnée s’accompagnerait d’une faiblesse majeure et transversale à tous les systèmes connectés, des plus petits aux plus grands : la sécurité informatique. Des siècles après que les villes se soient dotées de lourdes portes fermant leurs remparts, la question de celui qui détient les clés de la ville reste finalement toujours d’actualité.

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