La Smart-City rendrait-elle smart ?

Étienne Roché

Étienne Roché

Digital Strategic Analyst

En savoir plus sur l'auteur

18 mai 2015 2 commentaires

Dans les articles précédents, nous avions considéré le phénomène urbain sous une approche anthropologique, comme un moyen de répondre aux besoins des habitants mais au prix d’une certaine complexité croissante avec le temps. Mais la ville a-t-elle elle-même une vie et peut-elle être étudiée dans un cadre évolutionniste ?

Comme Aristote le mentionnait dans La Politique (Livre I), la ville peut-elle être appréhendée au même titre qu'une colonie de fourmis ou d’abeilles ? La smart city ne serait-elle alors qu’une ville plus évoluée que d’autres dans une approche darwiniste ?

Luis Bettencourt, professeur de Systèmes complexes du Santa Fe Institute, et spécialiste des questions de modélisation des sociétés urbaines, a essayé d’appliquer aux villes les lois physiologiques du vivant qui sont universelles à partir d’une certaine taille d'organisme car traduisant les échanges énergétiques d’une structure avec son environnement. À la question « La ville obéit-elle à des lois du vivant connues ? », la réponse est négative : si la ville devait être considérée comme un organisme, elle échapperait aux lois classiques du vivant car elle suivrait un métabolisme différent. Mieux, son régime serait dit superlinéaire, ce qui veut dire que certains facteurs croissent plus vite que sa taille, comme par exemple sa productivité, sa capacité à innover, mais aussi sa criminalité ou sa pollution. 

À titre d'exemple, un habitant de Lisbonne parle avec deux fois plus d’interlocuteurs qu’un habitant d’une petite ville du Portugal; les 8 millions de Londoniens interagissent deux fois plus que les 100 000 habitants de Cambridge. On voit ici poindre la mesure d’un phénomène connu de longue date par les historiens des sciences ou les économistes comme Marc Giget (initiateur du projet Cités Colline) : la capacité des villes à être des lieux de rencontre propices aux échanges culturels.

De Athènes à Florence, de Babylone à Versailles, de Persepolis à Budapest, les conditions environnementales des villes ont été déterminantes dans la fertilité intellectuelle ou artistique des lieux et in fine dans leur rayonnement, parfois organisées sous l’impulsion du pouvoir ou du souverain, parfois juste comme une conséquence de l’histoire. On y retrouve évidemment certains fondements de la pensée de Richard Florida dans laquelle la ville doit créer les conditions d’attraction favorables à une classe créative.

Smart City

                              Les villes, lieux de rencontre proprices aux échanges culturels 

Un hinterland numérique

À l’heure de la smart city, les choses changeraient-elles ? Même si les infrastructures urbaines modernes permettent de garantir un temps de transport indépendant de la taille de la ville, la capacité accrue des réseaux de communication modifie complètement la géométrie de l’espace-temps urbain, au risque même de refonder la notion d’hinterland : une personne peut rester reliée au développement économique d'une ville par la grâce des réseaux numériques… où qu’elle soit dans le monde… Dans une lecture étroite du darwinisme, la compétition est la seule logique pérenne du vivant.

Une lecture plus soutenue de L’Origine des espèces rappelle que le « struggle for life » ne tient que si l’écosystème tient ou, dit autrement, que si les ratios en nombre d’individus de chaque espèce permettent de maintenir la chaîne alimentaire globale (équilibres de Lotka-Volterra) : « On a souvent besoin d’un plus petit que soi. » disait La Fontaine et certainement Esope, le constat ne date donc pas d'hier… Si donc la ville devait être considérée comme un organisme vivant, l’époque actuelle serait le moment d’une évolution subite et profonde de l’espèce urbaine par la mise en relation des villes entre elles et par une fusion de leur hinterland numérique. Il en irait de même pour l’ensemble des villes d’une certaine taille où la seule issue résiderait dans une collaboration plutôt qu’une mise en compétition radicale.

Six millénaires après l’émergence des premières cités mésopotamiennes, les schémas d’évolution des villes restent toujours non prévisibles et les villes peuvent naître, vivre et mourir individuellement; pour autant, le phénomène urbain suit à travers les siècles une évolution sans retour arrière manifeste. Ainsi, des conséquences précédemment citées, il ne tient à présent qu’au digital de favoriser l’avénement de conditions environnementales propices à une fertilité intellectuelle d’une toute autre échelle car mondiale, et ceci de façon non exclusive à toute initiative du pouvoir politique d’une ville ou d’une autre, d'ici ou ailleurs.

À lire également : 

Smart Cities et Art Cities: 2 piliers du développement durable de la ville

Comment réconcilier mobilité, plaisir et culture au coeur d’une ville, tout en aménageant habilement les éléments réels, inamovibles et les éléments virtuels, facteurs de globalisation?

Maslow et Laborit, urbanistes de la Smart City

Après avoir envisagé la Smart City sous un angle culturel, il est aussi possible de l’aborder d’un point de vue sociologique.

Spin (Smart) City 

Après avoir abordé le sujet de la Smart City sous un angle culturel, puis sociologique, il est à présent temps de l’envisager d’un point de vue politique.

Smart City et Complex- City 

Ce nouvel opus sur la smart city aborde cette fois-ci la façon dont les villes doivent agir face à la complexité des systèmes urbains. De quelle marge de manoeuvre disposent-elles quant à cette vaste mise en réseau ?

 

Haut de page

2 Commentaires

La ville ne saurait être d'emblée assimilée à un organisme vivant, toutefois il est possible de penser la ville comme un individu, dont le degré d'intégration et de composition des parties reste très inférieur à celui de l'organisme vivant (et plus encore de l'organisme pensant). Selon la définition spinoziste de l'individu.

Soumis par Glisselec - le 19 mai 2015 à 08h50

Une seule humanité, une seule ville. L'ombre de la dictature se profile. Plus d'intégration signifie plus de discordance, plus de désintégration. Ce n'est pas un projet humain ni un projet pour humains. Les smarts ne sont pas les plus malins. Le mondialisme à marche forcée est une idéologie, un dogme, une religion dont les grands prêtres sont francs-maçons et sabbataïstes.

Soumis par guluka (non vérifié) - le 25 juillet 2015 à 12h59

Mentions légales © L’Atelier BNP Paribas